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4 articles avec les gens

Les M.D.A.

Publié le par Hemipresente

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Cet après-midi je me prends par la main et me rends chez le médecin expert chez qui j’ai été convoquée. Le comité médical se réunira mi septembre, on est le 29 août, il faut que j’aie son avis avant … je n’ai plus le choix.
C’est une consultation « libre » : tu es libre d’arriver plus tôt et tu es libre d’attendre deux heures.
Comme à mon habitude, et afin d’être tranquille, j’arrive une demi-heure en avance. Je m’attends donc à être seule et la première à passer. Pour une fois, quelqu’un a été plus prévoyant que moi. Lorsque j’entre dans la salle d’attente, Il y a déjà un homme et ses deux marmots ; que je vous dresse le tableau : le bonhomme est absorbé par la lecture de Jours de France, son fils aîné est affalé par terre avec des petites voitures au milieu d’un tas savamment éparpillé de revues, et le cadet répandu sur une chaise, tête en bas et jambes en l’air, pieds appuyés sur le mur. Dès l’entrée, je sais donc à quoi m’en tenir …
« Yéoù Papi ? »
J’ai la faiblesse de croire que j’élève mes filles correctement, alors j’ai vraiment du mal avec les MDA. Mais si, vous les connaissez voyons, les MDA, les Mômes Des Autres. C’est ainsi que le Viking désigne les petits monstres quotidiens …« Yéoù Papi ? » … qui font des caprices dans les supermarchés, répondent « merde » à leurs parents à cinq ans, sautent sur les lits chez Ikea, se roulent par terre lorsqu’il faut partir de chez un petit copain, se font vomir pour exprimer leur contrariété, hurlent lorsqu’on leur refuse un jouet … ou tapent des pieds sur les murs dans une salle d’attente. …« Yéoù Papi ? » … Boum boum. Le petit qui prononce cette phrase, qu’il goûte en bouche et répète toutes les trente secondes, doit avoir dans les quatre ans. Je n’entrave pas grand-chose de ce qu’il dit, à part cette lancinante antienne. Moi je m’inquièterais avec un môme qui parle aussi mal à cet âge-là … « Yéoù Papi ? »… Boum boum .. mais je me vois mal en faire la remarque au père, d’autant qu’il semble affligé de surdité puisque pour l’instant il n’a ni répondu à la question qui commence à me tarauder, mais où est donc Papi ? ni intimé l’ORDRE à son rejeton de cesser de salir le mur avec ses godasses.
« Yéoù Papi ? ».
Tandis que le petit tambourine des pieds sur le mur … boum boum … et pourquoi s’arrêterait-il puisque personne ne le lui demande ? … le grand continue de jouer avec force bruitages aux petites voitures, qu’il entreprend à présent de faire rouler sur les assises de tous les sièges jusqu’au mien… « Yéoù Papi ? »… Je dévisage vertement (oui, oui, on peut) le père, qui ne daigne pas lever le nez de son magazine, puis toise le merdeux, sans que mon regard de killeuse ait sur lui le moindre effet. « Pip piiiiiip » me klaxonne-t-il avec insistance. Non mais qu’est ce qu’il croit le moins-d-un-mètre… « Yéoù Papi ? »…que je vais me lever ? « Pip piiiiiip » Le père lève un œil fatigué, ne me regarde pas, et lâche mollement « laisse la dame Lucas et viens t’asseoir » …« Yéoù Papi ? » … Pendant une seconde j’ai le fugace espoir qu’il va profiter de son retour dans le monde pour répondre à son cadet. Mais non. Le grand s’est éloigné de moi, non pour obéir, mais parce que, m’ayant finalement enjambée, il a fini son tour de la pièce, et le petit tambourine toujours sur le mur …« Yéoù Papi ? » …
On atteint bien vite mon seuil de l’insupportable, et pourtant il y a encore un quart d’heure à patienter avant le début officiel des consultations... Boum boum. Pip Piiiiiiip. Yéoù Papi ? Boum boum… Je vais en claquer un, le père ou les mômes, faut que ça s’arrête. Boum boum. Pip Piiiiiiip. Yéoù Papi ? Je ne suis pas violente de nature mais là bon sang ! Je suis sur le point de me lever et de partir lorsque la porte s’ouvre.  Le médecin passe la tête par l’entrebâillement. C’est peu dire que d’avouer que je l’ai trouvé beau. « Mooonsieur B. et les garçons, après vous ».
Les deux monstres et leur fantoche de père sont partis.

Mais voilà qu’on sonne à la porte du cabinet, qui s'ouvre à la volée. Alors que je m’atchoufe dans mon siège en relâchant un soupir de soulagement, entrent dans la salle d’attente une maman aux yeux hagards et deux petites filles qui se latent même pas discrètement en jouant des coudes pour se précipiter sur la caisse de jouets. Misère…Heureusement que c'est bientôt mon tour...

Publié dans Les gens

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Le marcheur

Publié le par Hemipresente

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Giacometti

 

 

Il est très grand et mince, élégant.

Son ombre effilée par l'angle aigu des rayons finissants du soleil tranche net la luminosité gris-rose du sol.

Sur le quai, il va et vient de bout en bout, larges enjambées silencieuses, faucheur dans les herbes hautes. Parvenu à une extrêmité il se tient immobile, ses mains jointes dans le dos, se penche un peu, on croirait un marin en retraite sur une jetée, nostalgique. Puis il tourne prestement les talons, regard toujours au sol, qu'a-t-il perdu ?

La démarche est mécanique et guindée, trop rapide pour que sous l'apparence de normalité proprette la fêlure ne soit perceptible. Il s'arrête brusquement, mouche contre un mur invisible, tâtonnant au carreau, bloqué. Son regard est rivé au sol, loin devant lui, pupilles étrécies par la concentration, paupières tremblantes. C'est son ombre qu'il contemple sans un mouvement à présent. Démesurée, longiligne, elle frôle à terre la silhouette projetée d'une femme jeune, cheveux ballotés par la brise. Elle ne peut rien soupçonner du crime qui se perpètre en son image, de la jouissance interdite que l'homme à quelques mètres d'elle, bien au-delà du champ des proches et de la politesse et des proximités dérangeantes, se donne à lui-même.

Le train arrive, la jeune femme monte à son bord, insoucieuse de ce qui s'est joué contre elle.

Et il reprend sa marche, sur le quai, le violeur d'ombres.

Publié dans Les gens

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Baboochka

Publié le par Marie-Laetitia

Une bien belle vieille dame, cheveux tout blancs, se précipite au ralenti sur le quai. Sa démarche n'a plus guère la grâce d'antan ; elle emprunte à présent à l'extrême retenue de ces grands oiseaux échassiers que l'on voit parfois déambuler dans les étangs déserts entre brumes et jour naissant ; promeneurs aux aguets soulevant au-dessus de l'eau en des gestes emprunts d'une rigoureuse lenteur une patte frêle, à demi-repliée, prolongée de doigts immenses aux phalanges innombrablement plissées, leur progression glissée qui ne dérange pas même les larves patineuses de surface évoque quelque mécanisme dissimulé à chenilles, qui conjugue immobilité des éléments au sol et mouvement de ceux qui le quittent, illusion d'optique créée par la fusion de deux référentiels. Pareillement, elle avance les jambes sans bouger le tronc et sa tête semblant retenue par des fils propres accompagne la progression sans paraître rattachée au corps, l'oeil aimanté au panneau indicateur des arrêts et horaires. Retenant un ahanement que se permettent souvent ces vieilles gens qu'elle abhorre, elle se hisse à grand' peine à bord du train qui ne partira que dans vingt minutes ; elle quitte sa veste de lainage, échange ses lunettes pour voir de loin qu'elle glisse dans son grand sac de plage contre une paire plus légère, s'assied dans le sens de la marche à une place lui permettant de garder un oeil sur toute la voiture, et ouvre avec gourmandise son livre en cours. Elle s'absorbe si pleinement dans sa lecture que lorsque je toque à sa fenêtre pour l'avertir de l'arrivée d'un train de même destination de l'autre côté du quai, et qui partira le premier, elle ne comprend d'abord pas d'où lui parvient ce signal ; puis elle soulève la tête et m'apercevant, très floue, qui gesticule de l'autre côté de la vitre, elle baisse ses lunettes, sourcils arqués dans une mimique interrogative. De l'index de ma main qui ne sert pas de marque-page à mon livre en cours, je lui désigne, en face, le train qui lui fera gagner quinze bonnes minutes. Elle replie ses affaires en toute hâte, à sa manière à elle ; la descente des trois marches immenses du wagon semble aussi laborieuse que la montée ; je tourne les talons pour ne pas l'embarrasser quoique la contemplation de ces mouvements si justement adaptés à sa carcasse douloureuse me fascine, et me dirige, moi aussi, vers le bon train. "C'est très gentil vous savez, ça fait du bien" elle ajoute le front plissé "parce que parfois, vous savez, je désespère ...". Elle a une voix chaude, une bonne voix, teintée d'un léger roulement des r qui me la révèle slave, émigrée, fatiguée mais non lasse, prête à tout pardonner pour un sourire rendu. Voyez, tout n'est pas foutu Madame.

Publié dans Les gens

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Le Simple

Publié le par Hemipresente

 

 

 

Il y avait, quand j’étais enfant, à Choisy-le-Roi, un benêt sans âge dont on m’avait signalé très précocement la propension avérée à laisser bien ouverte sa fermeture à glissière. L’individu, blond-roux, un regard bleu et vide, le sourire aussi béant que son pantalon, avait été inquiété pour exhibitionnisme, murmurait-on.
Rétrospectivement, il me semble qu’il devait être sans doute un de ces débiles léger à moyen qui eussent en province occupé la place traditionnelle d’idiot du village. Par chez nous, il faisait fuir les enfants avertis et détourner le regard aux mères de famille.
Il était tenu sous bonne garde par les policiers sévères qui assuraient la permanence aux passages cloutés près de l’école. Peut-être était-il un peu buveur à l’occasion ? Il tanguait parfois dangereusement entre le mur et la chaussée, sur les trottoirs qui le ramenaient chez sa mère, rougeaud, barbarismes et mots incohérents s’égrenant sur son passage.
Nous l’avions croisé une fois en rentrant des courses, sage, tête baissée et bouche close, dans l’ombre d’une grande vieille femme au port altier dont il tenait le caddie comme un chien s’accroche à sa laisse, la contemplant pareillement de ses grands yeux mouillés, de temps à autre, à la dérobée. « Oui moman ». Là était le secret de ses vêtements vieillots mais bien propres malgré son évident désœuvrement et sa probable incompétence globale à toute activité manuelle ! Longtemps honteuse de ce grand idiot mal dégrossi qu’elle traînait derrière elle, elle avait pris son parti des ragots, et sortait avec lui en ville, toisant tous les regards lourds qui jalonnaient leur chemin, le défi en braise au fond des yeux. Il était, malgré tout, son fils, et elle nous l’imposait, voilà.
J’ai vu plusieurs fois des garçons un peu grands le courser sur les quais de la Seine , cailloux à la main, lorsqu’ils l'avaient surpris contre un mur. Il fuyait, la main contre son pantalon, finissant de se pisser sur les doigts et les chaussures, ahuri, réveillé en sursaut dans sa contemplation enfantine de l’écoulement de ses urines en rigoles s’assemblant puis se séparant à ses pieds, hypnotisé. Je ne savais s'il fallait le plaindre ou applaudir. C'est sans doute mon premier contact avec la pitié, effroyable sentiment.

Publié dans Les gens

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