Le marcheur

Publié le par Hemipresente

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Giacometti

 

 

Il est très grand et mince, élégant.

Son ombre effilée par l'angle aigu des rayons finissants du soleil tranche net la luminosité gris-rose du sol.

Sur le quai, il va et vient de bout en bout, larges enjambées silencieuses, faucheur dans les herbes hautes. Parvenu à une extrêmité il se tient immobile, ses mains jointes dans le dos, se penche un peu, on croirait un marin en retraite sur une jetée, nostalgique. Puis il tourne prestement les talons, regard toujours au sol, qu'a-t-il perdu ?

La démarche est mécanique et guindée, trop rapide pour que sous l'apparence de normalité proprette la fêlure ne soit perceptible. Il s'arrête brusquement, mouche contre un mur invisible, tâtonnant au carreau, bloqué. Son regard est rivé au sol, loin devant lui, pupilles étrécies par la concentration, paupières tremblantes. C'est son ombre qu'il contemple sans un mouvement à présent. Démesurée, longiligne, elle frôle à terre la silhouette projetée d'une femme jeune, cheveux ballotés par la brise. Elle ne peut rien soupçonner du crime qui se perpètre en son image, de la jouissance interdite que l'homme à quelques mètres d'elle, bien au-delà du champ des proches et de la politesse et des proximités dérangeantes, se donne à lui-même.

Le train arrive, la jeune femme monte à son bord, insoucieuse de ce qui s'est joué contre elle.

Et il reprend sa marche, sur le quai, le violeur d'ombres.

Publié dans Les gens

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PPlemoqueur 01/08/2012 22:59

"Der Wanderer" , tout simplement...

Hemipresente 02/08/2012 07:27



Merci PP. C'est un vieux texte mais je l'aime toujours autant.