Et c'est elle qui a honte ...

Publié le par Hemipresente

 

 

 

 

 

J’aimerais vous dire qu’elle n’a pas d’âge, la femme, mais elle est marquée par les années une à une déposées en rides soucieuses sur son front. On a bavardé un peu… Une quarantaine qu’on jaugerait à cinquante-cinq : une vie à en baver, dents serrées, poings fermés, colère muselée. Elle prend n’importe quel travail, ce qu’elle trouve, ce qui ne vient pas tout seul mais qu’il faut débusquer. Ménage ? Elle prend. Intérim à la chaîne ? Elle prend. Magasinière ? Elle prend. Caissière ils l’ont virée : trop grande gueule, trop de rage impuissante, de coups à rendre… 

Et c’est elle qui a honte. 

Elle a appris à lire sur le tard, mère alcoolique, fratrie battue, oh je ne vous la fais pas aux larmes elle n’aimerait pas, je situe juste. Elle attrape le boulot qui se présente parce que « le RSA, plus jamais j’le demanderai. Je sais que j’y ai droit hein mais je suis pas une assistée moi… Pi les bons de la Croix Rouge pour manger, vous savez, chui bien contente de plus en avoir besoin parce que ça c’est dur, j’me sentais sale, j'me cachais… ». 

Et c’est elle qui a honte. 

Sans contrats dépassant le mois, sans visibilité, interdite bancaire, elle n’existe pour le tenancier de son compte que pour les ponctions de frais divers sur les prélèvements automatiques qui n’ont pas pu être honorés. Les tiques la saignent encore à terre. 

Et c’est elle qui a honte. 

Elle travaille cinquante heures par semaine, de l’officiel, du black, elle s’échine et s’use en accéléré pour joindre le premier au trente de mois qu’elle ne peut financer qu’à moitié, pour acheter à son grand con de gamin un ordinateur d’occasion, pour qu’il ait aux pieds les Nike qui lui font envie, pour lui offrir, avec ses mains, avec ses poings, l’impression d’être comme les autres, pas comme elle quand elle était petite. 

Et c’est elle qui a honte. 

Elle a traversé l’Ecole comme un météore discret, sans intéresser jamais personne. C’est à trente ans qu’elle suit des cours d’alphabétisation, et elle est fière de parler de ses lectures. Comme elle sait lire maintenant, elle va sur Internet, sur des sites de rencontre, et se fait plumer par les types qui y zonent, qui la baisent et s’en vont et lui font payer la chambre parce que faire ça sous le même toit que son gamin elle peut pas, mais qu'elle a un cul.

Et c’est elle qui a honte. 

Elle est en-dessous du seuil de pauvreté. 
Elle est femme. 
Elle est mère abandonnée. 
Elle est enfant battue. 
Elle est esclave exploitée. 
Elle est rage impuissante. 
Elle est innombrable !

Et c’est elle qui a honte...

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