Lettre à mes deux filles...

Publié le par Hemipresente

LETTRE À MES DEUX FILLES

Mes amours, mes prunelles, mes bijoux mats,
Voilà, le premier tour de l’élection présidentielle est derrière nous et … mon champion est éliminé. Son score a montré que les idées et idéaux qu’il défend ont ensemencé dans la société et peut-être verrons-nous la naissance d’un nouveau parti, d’une nouvelle gauche, qui oseront les défendre ? Je ne sais pas. Je suis sonnée, écœurée et déçue.
Pour l’heure, il s’agit de trancher une question extrêmement prosaïque mais complexe, lourde d’implications : faut-il donner une fois encore son vote "contre" le Front national, en votant "pour" ce Macron qu’on aurait voulu évincer de l’équation dès le premier tour ?

Ce qu’il faut savoir avant de pouvoir entamer une quelconque discussion …
Notre République, telle qu’elle est mise en œuvre dans nos institutions, est une démocratie dite "représentative" : le peuple vote pour des personnes à qui il donne pour missions de diriger, voter, décider, en ses lieu et place. Il ne peut pas retirer l’investiture à un "représentant" qui aurait voté en contradiction avec ce à quoi il s’était engagé. "Donner c’est donner, reprendre c’est … "...
L’autre modèle démocratique est la démocratie dite "participative" où l’on met l’accent sur le recueil de l’avis de chacun plutôt que sur ce mandat et ce blanc-seing délivrés à des "représentants" que ni leurs programmes ni leurs bilans n’engagent. Elle est mise en œuvre ici et là sur la planète, à petite échelle, dans des entités administratives de petite taille et souvent pour des attributions réduites.
L’énorme souci de la démocratie représentative est qu’elle conduit, c’est inéluctable et on le constate dans tous les pays où elle est en place, à l’émergence d’une caste d’élus héréditaire et certainement plus ou moins consanguine, qui peu à peu confisque le pouvoir. Cette "élite" persuadée d’être seule compétente pour connaître de la Chose publique, seule capable d’en comprendre la complexité, et qui se persuade d’être seule légitime à en exploiter les fruits (on voit ce que ça donne avec le Penelope Gate qui est à cet égard plus qu’emblématique) s’approprie progressivement l’ensemble des modalités d’action sur la société : politiques, sociales, économiques et plus insidieusement : culturelles – tout est petit à petit à sa main et toute idée divergente semble rapidement confiner au grotesque. Oserez-vous affirmer que le capitalisme n'est qu'un système économique parmi d'autres, le plus simpliste et le moins équitable : darwinien ? Vous êtes un dangereux stalinien... Elle parvient à contaminer avec ses seuls intérêts toute réflexion individuelle.... Cela s’appelle l’oligarchie : oligo- "petit" et archos- "commander".

Dans ce deuxième tour, qui oppose Emmanuel Macron à Marine Le Pen, la vox populi pousse des hauts cris en appelant à faire barrage contre le fascisme …. et en adoubant un oligarque pur et dur, produit parfaitement marketé, sur mesure, par ceux qui se pensent comme les seuls maîtres légitimes de notre pays, qui l’ont créé puis fait monter en puissance, puis finalement le feront élire en osant en appeler à nos réflexes de démocrates...

S’il est évident que M. Macron est issu de l’oligarchie (son parcours retracé sur Wikipédia vous en convaincra mieux que moi), et que Mme Le Pen défend un programme aux accents identitaires jouant sur la peur, le repli sur soi, le protectionnisme, le sécuritaire à tout crin, les penchants les moins avouables de nos concitoyens et qu’on peut sans nul doute, à ce titre et à bien d’autres, taxer de fascisant, il ne faut pas perdre de vue qu’elle est, elle aussi, issue de cette oligarchie dont elle se défend de partager les intérêts. Grande bourgeoise, elle a navigué dans ces sphères qui se pensent hautes alors qu'elles ne sont que sous tres bonne garde, ces sphères qui vous resteront toujours inaccessibles, aux bordures desquelles vous pourrez graviter mais dont jamais vous ne ferez partie...

Nous sommes donc face à un non-choix entre deux modèles de société qui convergent bien rapidement et nullement à l'infini, faisant la part belle aux seuls membres de leur caste, et faisant peser sur le reste de la population les conséquences d’une rigueur budgétaire totalement arbitraire mais survalorisée par les valeurs judéo-chrétiennes de rédemption dans lesquelles nous baignons depuis toujours.

Face à cette absence de choix, mon premier mouvement est le recul et le refus : je ne participerai pas à cette mascarade de démocratie, qui aboutira à faire élire dans un fauteuil un petit oligarque "parvenu" manipulé et consentant, avec un score à faire pâlir un théocrate moyen-oriental !
Mais immanquablement des amis s’érigent face à cette position : « tu ne peux pas laisser passer le fascisme, tu sais ma famille l’a vécu, tu ne sais pas ce que c’est ». Ma famille a été résistante, ma famille a été fichée... C’est une objection que j’ai moi-même largement avancée lorsque j’ai, contrainte et forcée, mis un bulletin dans l’urne en faveur de Chirac… L’ai-je regretté ? Je n’ai du moins pas eu de motif de m’en réjouir ou d’en être fière… Lui ont succédé Sarkozy puis Hollande, et avec eux qu’a-t-on vu se mettre en place ? Les mêmes lois liberticides que l’on avait tant craintes de la part d'un hypothétique Front National, l’état d’urgence, le fichage des militants politiques et les assignations à résidence, la toute-puissance d'un État policier et de "gardiens de la paix" qui ont oublié le sens de leur mission de protection et qui cognent sur des manifestants en raison de leur orientation politique, la surveillance de chacun et de tous sur Internet …. somme toute le fascisme.

Dès lors, il n’y a que deux positions tenables :
- Ne pas voter, refuser de rester dans le système, appeler de ses vœux et de ses actes une réelle alternance politique en s’engageant dans l’action au quotidien ; cela laisse évidemment la possibilité (sans réelle probabilité) à Marine Le Pen d’arriver à l’Elysée. Elle n’aurait sans doute pas de majorité parlementaire, du moins d’après ce que nous en disent aujourd’hui les sondages ? Mais nous savons tous que les Français aiment conforter aux législatives leur choix de la présidentielle….
- Ou à contrecœur voter Macron à seule fin de contrer le fascisme, et encourager une fois encore, aux dépens de ses propres convictions, un modèle de société qui détruit les plus faibles au seul profit d’une poignée de possédants qui n’apportent plus rien à la société, ne faisant produire à leur fortune qu’un peu plus d’argent encore, en vase clos. Et se reconduire dans une société sclérosée - et je sais de quoi je parle - qui se referme chaque fois un peu plus et réduit insensiblement les libertés en formatant les esprits à tout accepter au nom, à bout d'arguments, de la sécurité .... Se battre aussi, bien sûr, se battre .... mais en ayant "trahi" une fois encore ...

Peut-on décemment courir le risque de laisser une Marine Le Pen prendre le pouvoir ?
"Oui car cela n’arrivera pas. Oui car si cela arrivait, les conséquences en seraient évidemment réduites par le fonctionnement même des institutions !" Eh bien ce n'est pas certain, pas avec l’actuel état d’urgence servi sur un plateau, pas avec la faculté du Président de la République de se faire remettre les pleins pouvoirs ! Quelle serait alors la marge de manœuvre d’une opposition politique, d’une gauche à refondre entièrement, d'idées hors-la-loi, clandestines, interdites ? Elle serait réduite à néant. Vaporisée. Balayée. Comme le dessinait notre Cabu "Votez FN une bonne fois pour toutes, après on supprime les élections !".

Je réfléchis encore, mes amours.
Je déteste l’idée de coopter le petit haut fonctionnaire construit de toute pièce par François Hollande, adoubé par les médias et encensé par la Finance. Je n’aime pas non plus l’idée de m’en remettre aux autres républicains, aux camarades, pour faire à ma place le sale boulot d’aller vomir leur bulletin "anti" dans une urne malade de ne plus recevoir des "pour"... Mais je maudis la toute petite brindille d’idée qui grandit dans ma cervelle « et si demain … état d’urgence, fichages politiques, camps … et si demain il fallait prendre les armes, au fond les prendrais-tu ? ». Je sais qu'elle est amplement arrosée par la presse, par mon éducation républicaine et par les séquelles de Vichy et de l'Occupation qui ont laissé des stigmates très vivaces et sur lesquels jouent tous les médias...
Je n’ai pas encore répondu.

Mes amours, mes prunelles, mes bijoux mats, la société qui se dessine nous l’empruntons à votre génération, nous vous devons de la construire plus équitable moins dure plus égalitaire et avant tout libre. Je ne sais pas si j’aurais le courage de le faire les armes à la main. Je réfléchis. Je vous aime et je réfléchis. L’insurrection est un devoir citoyen. Nous en sommes, je le crains, très précisément à ce point de notre histoire.

Je vous aime et je réfléchis.

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Angelilie 01/05/2017 21:17

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.N'hésitez pas à venir visiter mon blog. au plaisir