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Lézard

Publié le par Marie-Laetitia

 

"Entre les pierres, sur le muret ... juste à droite de l'ombre de la plus haute branche ... il y a une vrille de vigne vierge qui se déroule presque sous son nez ..."

Je me penche, j'étire le cou d'un immense huitième de centimètre supplémentaire et écarquille si fort et si longtemps les yeux que, lorsque je cligne à nouveau, ma paupière s'y colle à demi.
 
"Je vois rien ...." chuchoté-je très fort - le chuchotement crié est une spécificité des jeunes enfants, je le constate aujourd'hui avec ma grande fille de cinq ans, il lui est si pénible de devoir faire mine de se taire ou de réduire un instant le débit et le volume de son propos indifférable, qu'elle parvient à gonfler de soupirs et de reproches ses phrases à voix basse, les rendant parfois plus sonores que sa petite voix fluette et têtue. 

"Il prend le soleil ... c'est un beau !" 
Ah que c'est agaçant ! Une fois encore, je suis le doigt long à l'ongle méticuleusement rogné et aux peaux rouges bouffies, et au bout de ce doigt, dans le prolongement, sur le mur, très loin, enfin, j'aperçois celui que nous guettons depuis la veille ! Il est d'un vert magnifique ! Accroché sans effort et sans fatigue, tout vertical, à la pierre sèche, il guette qui le surveille et attend, crocodilesque, une proie. 

"Je le vois !
- viens, on va l'attraper"

Au milieu d'une touffe d'herbes sauvages qui poussent en bordure de champs, mon père choisit avec le plus grand soin une tige longue et point trop sèche, qu'il ébarbe presque complètement. 
"Si elle est trop verte, elle fait des coudes et le noeud ne coulera pas ; si elle est trop sèche, elle va casser". 
Je l'écoute sans mot dire, je n'ai même plus chaud, mon chapeau me protège les yeux, je suis immobile avec lui en plein soleil à le regarder faire, posée dans mes sandales, mon short trop large que mon ventre disparu de bébé ne retient plus beaucoup tombe et je le remonte quand je voudrais l'enlever, mais qu'importe. Une fois l'épi débarrassé de son grain, sa solidité mâtinée de la souplesse nécessaire ayant été éprouvée, reste le plus délicat avant la chasse : humidifier légèrement la pointe, la recourber, l'arrondir, la faire plier par un entortillement sur le bout du doigt, enfin préparer le noeud coulant ... Souvent l'herbe casse et il faut alors presque tout reprendre de zéro, parfois dans l'entretemps le lézard réchauffé s'est carapaté, aujourd'hui nous avons de la chance, il ne bouge pas et l'herbe a tenu bon ! 

A mon pas de louveteau nous avançons, dans sa main droite la canne à pêcher les reptiles, dans la gauche ma main à moi, quatre doigts autour des miens et l'auriculaire autour de mon poignet. La traversée de la cour, tongs et sandales crissant sur les graviers, est interminable, il peut à chaque seconde se fuiter prestement dans un tortillement si rapide et fugace qu'on ne croira même plus l'avoir vu là ... Lorsque nous ne sommes plus qu'à deux mètres, papa me fait passer devant lui, il s'accroupit tout contre moi, sa bouche chuchote à mon oreille, il tient ma main droite "il nous regarde ... tu vois ses yeux sont sur le côté ... attention il a vu la boucle !" nous ne bougeons plus, c'est à peine si j'ose respirer encore, j'ai envie de rigoler et la sueur me perle un peu partout. "C'est bon il s'est tranquillisé, avance la main, là .... tout doucement ... stop ... attends encore ... encore ... vas-y" La boucle du lasso est presque autour du cou, il ne la voit pas, la main de mon père autour de la mienne serre d'un coup sec et tire la mienne en arrière. 

"On l'a eu ! on l'a eu ! maman viens voir on l'a eu !" 

Se balançant terrorisé au bout de l'herbe qui a tenu bon, le lézard immense il y a une seconde se ratatine sous mes yeux, mon père défait le collet prestement et place dans sa grande main l'animal tétanisé. Je m'approche. 

"Il est là tu veux le prendre ?" 
Je ne sais pas. Je ne le vois pas. Dans la main fermée de mon père il y a cette bête étrange, se peut-il qu'elle y tienne en entier ? Il déplace son pouce pour me faire entrevoir au creux de sa paume la tête plate, l'animal qui fait le mort. C'est bien assez pour aujourd'hui.
"Non je veux pas".
 "Tu es sûre ? alors je vais le relâcher, il a tellement peur qu'il fait le mort, regarde".  
Lorsqu'il lâche le minuscule reptile dans la poussière de la courette, pendant une seconde, rien ne se passe. Nous sommes accroupis autour de lui, qui se prétend mort, et lorsqu'il décide que nous sommes trop loin pour le ressaisir d'un coup de patte, il détale si vite que je me retrouve le cul par terre d'avoir sursauté. Je ris fort. 
Mon père baleine comme un gamin en me montrant sa paume "il a eu si peur qu'il a fait caca dans ma main !" "aaaaaaah c'est dégueu !". 

On en a repris d'autres, après, que j'ai osé toucher, mais celui-ci on ne l'a pas revu. 
Si vous êtes assez prestes, les plus petits qui semblent vifs comme l'éclair s'attrapent très facilement à mains nues, le contact est étonnant, tiède et doux, une palpitation, une immobilité mortellement inquiète et puis la fuite éperdue.


Publié dans Quand j'étais

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