Overblog Tous les blogs Top blogs Famille & Enfants
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Oeuf

Publié le par Hemipresente

oeuf-1-.jpg

8 h 08. Nous sommes lundi. Je me suis réveillée à pas d’heure. La nuit, comme toutes celles qui précèdent un jour de travail, a été hachée et peuplée de songes étranges, mi-cauchemars mi-rêves, vraisemblables et cohérents, épuisants.
Je suis molle.
Malgré la température clémente ces jours-ci je suis parcourue d’un léger frisson de fatigue dans le petit courant d’air qui traverse la gare lorsque les portes s’ouvrent. Un crachin, léger mais suffisamment tenace pour tremper les imprudents, tombe, régulier, immuable, obtus. Avec une camarade descendue du même train nous attendons, presque muettes, l’heure de départ de la navette qui vient nous cueillir pour nous mener sur le campus de notre employeur : encore douze minutes avant de nous hisser à son bord, douze minutes à patienter, là sous la pluie .... Une phrase et un grognement en réponse et nous tombons d’accord pour attendre bien à l’abri du grand hall, tant pis s’il faudra nous hâter tout à l’heure pour attraper le car.
Nous avons froid, il pleut à présent copieusement, et le vent entrouvre les portes battantes dans un miaulement qui se renforce de minute en minute. Nous bavardons peu, je devine aux bâillements répétés de ma coreligionnaire qu’elle n’a pas, elle non plus, trouvé le sommeil bien tôt hier soir et que la fatigue anticipée de la semaine qui l’attend l’assomme déjà, elle aussi.
Le regard encore ensuqué mais pourtant inconsciemment aux aguets, nous avisons toutes les deux au même instant - je vois à ses sourcils remontés très haut qu’elle a vu, et elle à ma mimique qui rappelle la sienne que moi aussi - la présence par terre d’un improbable objet. Rose. Rose chair. Il n’y était pas il y a dix secondes, j'en jurerais car j'ai vu tomber le bouton d'imperméable d'une femme très chic que je n'ai pas eu le temps de rattraper. Depuis, personne n’est passé. Personne n’a pu le laisser choir en remuant le contenu de son sac... Nul casse-croûteur à glacière ne se cache dans les parages.... Et pourtant il est bien là, le bel oeuf dur dans sa coquille, au milieu du passage... Nous nous regardons. Nous fixons de nouveau l’oeuf.
Un sourire au bord des lèvres, je commence à ouvrir la bouche "il faudrait peut-être ..." lorsqu’un flot de passagers jeté là par un train en provenance, comme nous, d'une quelconque banlieue, se précipite hors des quais, s’égayant, pressé, vers la ville. Je referme la bouche. Il est trop tard. Nous continuons de fixer l’oeuf, posé là en travers du chemin et qui nous semble à présent aussi imposant qu’un pot de fleurs. Personne ne va tout de même marcher dessus !? Mais qui regarde ses pieds dans cette cohue unidirectionnelle ? Chacun suit l’autre, et l’on se fie au dos et aux yeux de son voisin plus qu’à ses propres sens. Je me précipite tout de même mais un premier passager envoie valdinguer, sans y prêter la moindre attention, l’oeuf qui roule obliquement à plusieurs mètres de nous.
Nous voudrions avertir les personnes suivantes, mais que dire ? Que faire dans ce brouaha ? Gesticuler et hurler dans la gare : “Oh mon Dieu ! Attention ! Il y a un OEUF !” ? La situation frise le ridicule. Nous attendons l’inévitable...
Dans un élan magnifique, une jeune femme en chaussures à talon écrase la coquille, en extrayant le jaune sur lequel elle exécute une magistrale glissade, jambe droite en l’air, dont le sol garde la trace jaune, poudreuse, presque odorante même de là où nous sommes. Elle se rétablit fort heureusement, sans grâce néanmoins, faisant montre d’un sens de l’équilibre que nous envisageons de prime abord comme peu commun.
Quelques secondes plus tard, un monsieur en mocassins à glands manque à son tour de tomber, exécute une figure assez semblable jambe gauche en l'air, pied droit glissé et moulinets impuissants des bras happant l'air en vain,  et poursuit l’étalement de la traînée jaune qui a viré au vert sale ; il se rétablit cependant lui aussi, ramenant l’exploit de la demoiselle précédente au rang de simple anecdote.
Si nous n’avons pas bronché pour la jeune femme, nous ne pouvons cette fois nous retenir de pouffer, moi en silence mais ma camarade d’une manière très sonore qui n’a pas échappé au monsieur aux mocassins.. Je n’ose la regarder tant le fou rire me semble près de me gagner, d’autant que du coin de l’oeil je perçois que le monsieur lui adresse un regard mauvais et pendant un dixième de seconde semble sur le point de rebrousser chemin pour lui demander des comptes. Non, il renonce. Qu'eût-il fait si nous eussions été, non pas deux respectables mères de famille, mais des ados hilares ? ... Sa marche un instant arrêtée reprend, les portes battent, il est sorti.
Vache, m’esclaffé-je cependant, et si quelqu’un venait à se faire mal ? Serions-nous pas, au moins moralement, responsables de sa chute ? Las, à peine ai-je le temps d’entretenir ma collègue de mon inquiétude qu’un troisième larron manque de s’étaler, esquissant cette fois-ci une ébauche de grand écart facial d'une fort belle facture, et notre hilarité trop longtemps contenue prend toute son ampleur. Celui-là ne nous en tiendra pas rigueur, qui tracera son chemin dans la foule en maugréant, vaguement honteux ; il ne nous a pas entendues. Ouf.
Bon, il nous faut agir. Sérieuses et investies d'une mission d'importance, mais un large sourire nous fendant le visage, nous nous dirigeons vers le guichet surmonté d’un “Accueil” en lettres majuscules bleues. Un jeune homme sérieux nous y attend derrière la vitre. Il nous adresse son : "Que puis-je faire pour vous ?" très policé derrière son hygiaphone. Je prends la parole dans un hoquet réprimé : “Il faudrait faire venir le nettoyage, il y a un oeuf par terre” parviens-je à articuler avant que ma compagne de car ne s’étouffe. Elle est rouge de rire, rouge de honte, rouge rouge rouge. Et je prends le même chemin. Nous rigolons si bien qu’il se laisse emporter par notre hilarité et … ne nous croit pas. “Mais si, venez voir !” Il se hisse, se trémousse, et c’est une quatrième glissade qui achève de nous achever et de le convaincre. Je pleure de rire, sans retenue à présent. Ma camarade se tient à moi. Le jeune homme dans son aquarium se retient et saisit son micro. "Le personnel de ménage est attendu dans le hall". Enfin !
Nous avons accompli notre devoir, nous pouvons quitter les lieux la tête haute.
Dehors, il pleut toujours mais peu nous importe à présent, nous sommes bien réveillées et de charmante humeur. La semaine commence bien finalement ...


Publié dans Métroboulododo

Partager cet article

Les M.D.A.

Publié le par Hemipresente

h-20-1472969-1238144739-1-.jpg

 

Cet après-midi je me prends par la main et me rends chez le médecin expert chez qui j’ai été convoquée. Le comité médical se réunira mi septembre, on est le 29 août, il faut que j’aie son avis avant … je n’ai plus le choix.
C’est une consultation « libre » : tu es libre d’arriver plus tôt et tu es libre d’attendre deux heures.
Comme à mon habitude, et afin d’être tranquille, j’arrive une demi-heure en avance. Je m’attends donc à être seule et la première à passer. Pour une fois, quelqu’un a été plus prévoyant que moi. Lorsque j’entre dans la salle d’attente, Il y a déjà un homme et ses deux marmots ; que je vous dresse le tableau : le bonhomme est absorbé par la lecture de Jours de France, son fils aîné est affalé par terre avec des petites voitures au milieu d’un tas savamment éparpillé de revues, et le cadet répandu sur une chaise, tête en bas et jambes en l’air, pieds appuyés sur le mur. Dès l’entrée, je sais donc à quoi m’en tenir …
« Yéoù Papi ? »
J’ai la faiblesse de croire que j’élève mes filles correctement, alors j’ai vraiment du mal avec les MDA. Mais si, vous les connaissez voyons, les MDA, les Mômes Des Autres. C’est ainsi que le Viking désigne les petits monstres quotidiens …« Yéoù Papi ? » … qui font des caprices dans les supermarchés, répondent « merde » à leurs parents à cinq ans, sautent sur les lits chez Ikea, se roulent par terre lorsqu’il faut partir de chez un petit copain, se font vomir pour exprimer leur contrariété, hurlent lorsqu’on leur refuse un jouet … ou tapent des pieds sur les murs dans une salle d’attente. …« Yéoù Papi ? » … Boum boum. Le petit qui prononce cette phrase, qu’il goûte en bouche et répète toutes les trente secondes, doit avoir dans les quatre ans. Je n’entrave pas grand-chose de ce qu’il dit, à part cette lancinante antienne. Moi je m’inquièterais avec un môme qui parle aussi mal à cet âge-là … « Yéoù Papi ? »… Boum boum .. mais je me vois mal en faire la remarque au père, d’autant qu’il semble affligé de surdité puisque pour l’instant il n’a ni répondu à la question qui commence à me tarauder, mais où est donc Papi ? ni intimé l’ORDRE à son rejeton de cesser de salir le mur avec ses godasses.
« Yéoù Papi ? ».
Tandis que le petit tambourine des pieds sur le mur … boum boum … et pourquoi s’arrêterait-il puisque personne ne le lui demande ? … le grand continue de jouer avec force bruitages aux petites voitures, qu’il entreprend à présent de faire rouler sur les assises de tous les sièges jusqu’au mien… « Yéoù Papi ? »… Je dévisage vertement (oui, oui, on peut) le père, qui ne daigne pas lever le nez de son magazine, puis toise le merdeux, sans que mon regard de killeuse ait sur lui le moindre effet. « Pip piiiiiip » me klaxonne-t-il avec insistance. Non mais qu’est ce qu’il croit le moins-d-un-mètre… « Yéoù Papi ? »…que je vais me lever ? « Pip piiiiiip » Le père lève un œil fatigué, ne me regarde pas, et lâche mollement « laisse la dame Lucas et viens t’asseoir » …« Yéoù Papi ? » … Pendant une seconde j’ai le fugace espoir qu’il va profiter de son retour dans le monde pour répondre à son cadet. Mais non. Le grand s’est éloigné de moi, non pour obéir, mais parce que, m’ayant finalement enjambée, il a fini son tour de la pièce, et le petit tambourine toujours sur le mur …« Yéoù Papi ? » …
On atteint bien vite mon seuil de l’insupportable, et pourtant il y a encore un quart d’heure à patienter avant le début officiel des consultations... Boum boum. Pip Piiiiiiip. Yéoù Papi ? Boum boum… Je vais en claquer un, le père ou les mômes, faut que ça s’arrête. Boum boum. Pip Piiiiiiip. Yéoù Papi ? Je ne suis pas violente de nature mais là bon sang ! Je suis sur le point de me lever et de partir lorsque la porte s’ouvre.  Le médecin passe la tête par l’entrebâillement. C’est peu dire que d’avouer que je l’ai trouvé beau. « Mooonsieur B. et les garçons, après vous ».
Les deux monstres et leur fantoche de père sont partis.

Mais voilà qu’on sonne à la porte du cabinet, qui s'ouvre à la volée. Alors que je m’atchoufe dans mon siège en relâchant un soupir de soulagement, entrent dans la salle d’attente une maman aux yeux hagards et deux petites filles qui se latent même pas discrètement en jouant des coudes pour se précipiter sur la caisse de jouets. Misère…Heureusement que c'est bientôt mon tour...

Publié dans Les gens

Partager cet article

De saison

Publié le par Hemipresente

embouteillage-1-.jpg

Le départ en vacances était exténuant, amplement préparé et pourtant toujours précipité. 
Il fallait parvenir à tasser dans la Renault 11 sans galerie ni remorque un tiers de nos affaires d'été, la glacière pleine, le chat stressé, mon père migraineux, ma mère hirsute, mon frère et moi-même surexcités... Le chargement, méthodique, commençait à l'aube. En cinq ou six voyages de l'appartement au garage mon père ordonnançait, tassait, pestait, enlevait, reposait, se résignait à investir une partie de la plage arrière. Levés à cinq heures nous partions, déjà las, à huit...

Le premier "chassé croisé des vacances" jetait sur les routes des millions d'autres familles semblables à la nôtre. Je les contemplais paresseusement dans le déroulé mollasson des embouteillages en plein soleil. Nous dépassions souvent des minicars ou vans exotiques, alourdis jusqu'à en toucher le sol de matelas, tables, chaises, galerie débordante, plage arrière encombrée de balots de vêtements comprimés ; c'était la saison des retours au pays, et la transhumance pour ceux-là prenait des airs d'exode.

Il arrivait que le tortillon se bloquât totalement, sans raison visible, engorgé loin là-bas ; nous n'osions pas bouger jusqu'à ce qu'Europe 1 nous ôtât tout espoir en énonçant la longueur du ralentissement auquel nous prenions part. Alors, vaincus, nous sortions nous dégourdir un peu les jambes, sans jamais oser vraiment nous éloigner. Nous arrosions à travers les trous d'aération de sa boîte le minet glapissant sous l'eau froide, on se mouillait la tête, on grignotait un peu ... La température dans l'habitacle lorsque la file se remettait en branle centimètre par centimètre était devenue insoutenable. Jusqu'à ce que la voiture reprît un peu de vitesse nous restions pantelants, le dos collé au siège par la transpiration, les cuisses dégoulinantes.  Le chat trempé, hirsute, puant, ébouriffé comme une mouette gazolée, entamait, métronomique, sa litanie de miaulements plaintifs et monocordes ; nous savions alors que le seuil de l'intolérable avait été franchi. Peu de temps après le triangle de Rocquencourt, alors que nous nous apprêtions à aborder le deuxième trentième du trajet qui nous conduirait auprès des cigales, mon frère ou moi nous joignions, solidaires, à sa plainte : "c'est quand qu'on arrive?"

Publié dans Quand j'étais

Partager cet article

Et mourir

Publié le par Hemipresente

post-897-1224729132[1]

Quand j'étais petite j'ai cru longtemps qu'on mourait le jour de son anniversaire. Drôlement pratique pour calculer l'âge et le glisser dans l'oraison funèbre : "Marcel Clampin nous a quittés à l'âge vénérable de ... deux mille douze moins ... quatre-vingt trois ans". Tellement rassurant trois cent soixante-quatre jours par an. Eh bien pas du tout, dites ! Ma première visite d'un cimetière a été lourde en désillusions. Ben oui sur les pierres tombales y'a les dates. Et ça ne collait absolument pas avec ma théorie. Je m'en ouvris à mon papa qui acheva de m'achever. Vache de vache, alors en fait on pouvait crever n'importe quand ... Je crois que c'est ce jour là que j'ai cessé d'être immortelle. Ca arrive quand on ne fait pas attention.

Publié dans N'importe quoitude

Partager cet article

D'une oreille distraite

Publié le par Hemipresente

cigarette-electronique-en-pharmacie-1-.jpg

"Mathiiiiilde, tu écoutes un peu ce que je te dis ?
- ...
- Mais tu faisais quoi pendant que je te parlais ?
- ....
- Qu'est-ce que j'ai dit ?
- ..."

Et je répète, pour la deuxième ou troisième fois, en m'assurant d'avoir, cette fois-ci, capté son regard et un peu de son attention.
Ce serait anodin si ce n'était pas quotidiennement réitéré. Ma grande est distraite, parfois absente, absorbée par son monde intérieur, par la contemplation tranquille de la déambulation d'un insecte, par une chanson qu'elle a en tête, par ce qu'elle voudrait dire mais qui ne sort pas, par un souvenir doux ou drôle, par l'intrigue du livre qu'elle est en train de lire ... Je ne peux pas dire qu'elle n'écoute pas : elle n'est simplement pas là. Alors quand elle est malade ...

Ce jour-là nous avions décidé qu'elle resterait à la maison, et j'avais appelé le boulot pour indiquer que je prenais un jour enfant malade. La veille, elle avait en effet montré des signes de fébrilité - elle avait été chonchon toute la journée en clair - et ses amygdales, rouges et enflées, lui faisaient un mal de chien. Le thermomètre n'avait servi qu'à confirmer ce que son changement de caractère avait, comme toujours, signalé : 38,9.
Vers dix heures nous revenions donc de chez le médecin qui avait diagnostiqué, aidée par le test au coton tige - quelle épreuve ! "une bonne grosse angine bactérienne". Je la sentais fiévreuse, ma minette, sa petite main dans la mienne était toute chaude, et elle ne parlait que pour répondre en deux ou trois mots à mes questions. Dans la toute petite rue menant à la maison, nous ne pouvions marcher de front sans risquer de nous faire renverser par une voiture descendant vers l'avenue, je lui lâchai donc la main. J'en profitai pour farfouiller dans mon sac à la recherche de l'ordonnance. "Tu viens bichette ?" Nous obliquâmes vers la gauche.
"On passe à la pharmacie puis on ira chez le libraire t'acheter des petites revues".
Je prends plaisir à perpétuer la tradition très douce qu'a instaurée mon grand-père et que mon père a suivie : lorsque les filles sont malades, je dévalise le marchand de journaux et leur rapporte toutes les revues pour enfants qui s'y trouvent, les Mickey, les Picsou, les Toboggan, et autres. J'aimais tant ça quand j'étais môme, je l'attendais mon papounet lorsque j'étais restée à la maison avec ma mère, je savais qu'il rentrerait les bras chargés. Alors je fais la même chose.
Mais juste avant le libraire, il y avait la pharmacie.
"Tu peux m'attendre là si tu veux" Je cherchais ma carte vitale. "Il n 'y a personne ça va aller vite..." et sans lever le nez de mon sac je m'enfilai dans l'officine.
La pharmacienne que j'aime bien m'accueillit avec un grand sourire. C'est une dame un peu forte, qui doit avoir quelques années de plus que moi, toujours souriante ; elle me connaît bien et a toujours un mot aimable pour les filles. Je lui remis mon ordonnance, sortis enfin ma carte vitale, et commençai d'attendre la collecte des médicaments.
"Quelqu'un n'aurait pas perdu une petite fille ?"
Je me retournai. Mathilde se précipita vers moi et m'étreignit, blanche, terrorisée, en larmes. Une dame âgée me regardait, l'oeil sévère.
"Elle était toute seule dans la rue et vous cherchait !" me lança-t-elle sur un ton de reproche marqué. Contre moi, Mathilde pleurait de soulagement et d'angoisse dénouée.

"Mais ..." je ne comprenais pas.
"Mais Zouzou enfin ..." Elle me serra plus fort.
"Merci beaucoup Madame."
Je lui adressai un sourire penaud mais reconnaissant. Elle ressortit, rassurée mais ne se départissant pas de sa moue réprobatrice. La pharmacienne achevait de rassembler les boîtes prescrites.
"Mais Zouzou, enfin, tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ? Je croyais que tu restais dehors ...
- Non-on-on j'ai pas entendu-u-u, renifla-t-elle
- Bébé ... Je t'ai dit que j'étais à la pharmacie et que tu pouvais m'attendre dehors !"
Je ne remis pas les points sur les "i". Pas de "tu n'as encore pas écouté ce que je disais ! tu vois ce qu'il t'en coûte ??!". Inutile. Elle n'avait entendu que la première partie de ce que j'avais dit, et s'était rendue chez le marchand de journaux - dont le magasin jouxte l'officine - tandis que je franchissais le seuil de la pharmacie, bien certaine qu'elle m'attendait dehors. Lorsqu'elle ne me vit pas, elle fut prise de panique et ressortit. C'est là que la gentille vieille dame la trouva et me la ramena. Tout ça ne dura que deux minutes... J'aurais dû être plus attentive, m'assurer qu'elle m'avait bien entendue, qu'elle m'avait bien comprise, et qu'elle se conformait à mes instructions. En fait non : j'aurais dû la prendre avec moi à la pharmacie.
Nous nous en tirâmes avec une belle frayeur, elle sur l'instant et moi après coup.
Aujourd'hui lorsque nous sortons, Mathilde ne me donne plus la main. Elle est trop grande. Mais elle ne me quitte pas du regard... 

Publié dans Les mômes !

Partager cet article

Survivre à août

Publié le par Hemipresente

 

19-aout-2012-Ardoise.jpg   19-aout-2012-HArry-Potter.jpg   19-aout-2012-Ventilo-et-pulverisateur.jpg  

 

Quinze heures. Elsa dessine sur son ardoise, Mathilde lit, le viking dort et moi je survis dans le courant d'air artificiel dispensé par le ventilateur-colonne. Je m'asperge régulièrement avec le pulvérisateur, sèche, m'asperge de nouveau ...
Même les chatons sont calmes cet après-midi, couchés, l'un sur le flanc l'autre sur le dos, tétons en l'air, sur la table de la salle à manger, dont le plateau verni offre sans doute quelque fraîcheur.
J'ai mouillé le chien, qui haletait et réclamait de l'eau.
Tout est fermé, nous n'ouvrirons que fort tard, lorsque le gradient de température entre l'intérieur et l'extérieur s'inversera. Hier, nous avons dû attendre vingt-trois heures.

Nous ne sortirons pas. Les filles et le viking sont allés à la piscine municipale ce matin, à la fraîche, ils me sont pourtant revenus moites : il y a loin du bassin découvert à la maison tiède, et peu d'ombre sur le trajet, parcouru à pieds.

Je me souviens des heures chaudes, lorsque j'étais petite, en vacances. Nous avions la chance de partir chaque année vers une destination nouvelle, et j'ai ainsi découvert presque toutes les régions de France. Certains souvenirs sont plus nets, plus encrés, plus précis que d'autres, certaines maisons ne se laissent pas oublier. Je me souviens ainsi de la Maison du ruisseau, qui m'inspira une courte nouvelle... de la Maison des épeires ... de la Maison des araignées ... Je me souviens, surtout, de cette langueur des après-midi d'août, lorsque la torpeur menaçait de nous gagner, mon frère et moi, et que nous luttions - pourquoi ? aux heures où les parents dorment, pour ne pas être happés par le sommeil. Je m'allongeais sur le lit, bras et jambes écartées, sur le dos, et regardais le plafond, palpant du plat de la main la douceur et la fraîcheur des draps.

"Titia, tu dors ?"
C'était le seul moment de l'année où nous partagions la même chambre. Je fermais les yeux bien fort, feignais de ronfler, mimais ce que je croyais être les signes du sommeil. Il m'appelait une fois encore, plus doucement, puis se retournait, mettant son doigt dans la patte trouée de son nounours, et, vaincu, finissait par s'endormir pour de bon. Alors je reprenais ma contemplation muette, tous les sens en éveil. On avait fermé les volets et le soleil projetait au plafond par les fentes tout un monde mouvant d'ombres dansantes et déformées d'insectes innombrables. J'écoutais, me parvenant du dehors, les bruits de la campagne : les stridulations entêtantes des cigales, les chants d'oiseaux, quelque machine agricole, les rires des saisonniers... Je sombrais à mon tour dans un état second, hypnotique, entre veille et sommeil.
Vers seize heures, enfin, j'entendais la vie reprendre son cours Je m'étirais, me défroissais, en silence. Dans le lit près du mien mon petit frère dormait encore. Je me levais. Dans la cuisine, l'eau pour le thé et mon lait bouillaient déjà. Mes parents reposés s'affairaient à préparer le goûter, discutant du choix du repas du soir, riant, se taquinant. Souvent, l'un ou l'autre avait placé devant lui un plat en pyrex où atterrissaient les haricots verts équeutés ou les fèves écossées et tout en papotant accomplissait son menu travail pour le dîner.
Nous avions bien souvent acheté le matin au marché quelque  douceur - ah les brioches aux pralines, les croquets, les canistrelli ..
"Tu as dormi ma puce ?
- Je ne sais pas ... je ne crois pas".
Je croquais dans ma part de brioche le plus loin possible, il m'en fallait plein la bouche !
"Doucement, personne ne va te le prendre !"
Mon père déposait devant moi mon bol rempli de chocolat, puis s'asseyait avec nous. Mon frère ensuqué se levait enfin et nous rejoignait, pieds nus, un ou deux épis nouveaux dressés sur le crâne, que ma mère lissait de la main trempée dans l'eau.
"Toi tu as bien dormi !" et nous souriions tous quatre.
C'était doux.

Publié dans Quand j'étais

Partager cet article

Laaaaaaapin ? Ouais ...

Publié le par Hemipresente

Laaaaaapin.jpg

Le site qui accueille mon employeur et, par ricochet, mon auguste présence aux bons jours, s'héberge en un vaste campus verdoyant coincé entre deux autoroutes. Et ça verdoie, et ça verdoie, et aux beaux jours on est hébété de chants d'oiseaux, et y'a deux semaines ça neigeoyait aussi tant et plus ... Des hectares qu'on a, à deux pas des bois d'un côté et des pistes d'exercices à pompiers en short moulant de l'autre, mmmmh. Bref.

Lorsque la horde fonctionnariale a déserté les lieux, soit entre 18 heures et 8 heures le lendemain matin, la Nature enfin délassée reprend ses droits et surtout ses aises ... M'est arrivé de m'y trouver présente, à l'endormissement ou au réveil fébriles, et de croiser encore ensommeillés lièvres, garennes, chats à griffes ou huants, toute cette vie parallèle et cachée que la présence humaine confine aux heures diurnes aux sous-sols truffés de galeries, émaillés de tuyaux très-antiques en réseau serré dont certains, même, percent jusqu'au Château de Versailles. Ca grouille, ça se bat, ça se bouffe.

Il y a quelques mois, au sortir à peine de l'été, on nous avertissait d'une grève meumeuh des transports ; avec une collègue prévoyante et multimère comme moi, on avait obtenu de not'bon mait' le privilège de décaler nos horaires de boulot : arrivées à 7 heures, nous repartirions vers 15 h 30, hors d'atteinte espérions-nous du flot des importuns automobilisés pour peu qu'ils n'aient pas eu la même brillante idée que nous. Il faisait donc vachement nuit et encore bien froid, aux aurores professionnelles, ça n'incite pas à la causette, on se tenait par le bras serrées l'une contre l'autre, on devisait même pas on se hâtait accrochées et tanguant, quand passa devant nous un des gras lapins blancs que les tontes régulières de pelouse ne suffisent pas à effrayer, un de ces lapins d'Alice bêtement tout nu sans sa montre mais très pressé. C'est plaisant de voir des bêtes, au coeur de la ville, on se sent toujours vivre plus fort quand ça arrive, on est surpris, pas besoin d'un Bambi majestueux, rien qu'un bout de lapin et hop on est content. J'avais donc le sourire en regardant les trois bonds du garenne qui s'enfuyait plus vite que je pouvais le suivre, et ma collègue figée à mon bras me sembla tout de même bien lourde d'un coup quand je me remis en branle.

"A quoi tu penses d'un coup là ?
-Le lapin ... tu l'as vu ?
- Bah oui, un beau lapin de laboratoire bien blanc.
- On dirait le mien.
- Ah bon tu as aussi un lapin ? chien je me souvenais mais pas lapin.
- Oui ...
- C'est sympa ça comme bête ?
- (soupir) ... Ah non alors ! ...
- ... ?
- Non c'est une vraie carne ...
- Explique.
- Ben déjà le mien il arrête pas de mordre
- Cela dit tu peux pas lui en vouloir, pour un rongeur c'est même pas une seconde nature ...
- Ah mais il mord que les doigts cette saleté. Quand tu prends un lapin pour tes gosses, c'est pour qu'ils puissent le caresser, lui y'a jamais eu moyen ... Il mord fort comme tout !
- Eh ben ... Ca fait longtemps que tu l'as ?
- ... (mine déconfite)
- Ca doit pas vivre très vieux en principe ça, non ?
- Il est malade depuis des années le mien en plus ...
- ...
- Tu sais tout à l'heure je regardais le lapin et je me disais que j'allais amener le mien et le lâcher sur le domaine ...
- A ce point ?
- Oui je peux plus le supporter. Cette saleté il a commencé à faire des boules, le vétérinaire a dit "c'est un cancer laissez-le tranquille et s'il souffre, s'il arrête de manger, on le piquera"
- Bon tu vas pas avoir à l'abandonner alors !
- ...  !
- ?
- Ca fait trois ans.
- ... ?
- Le vétérinaire, les boules. Ca fait trois ans qu'il a des boules. Maintenant il en a partout. Il a pris un kilo, tu te rends compte un kilo sur un lapin nain ? Il arrête pas de bouffer.
- ...
- Il veut pas crever. Et il arrête pas de mordre le salaud.
- ..."

Je ne saurais pas dire pourquoi, peut-être parce que c'est une personne qui fait usage en principe d'un langage toujours châtié et que seul un lapin cancéreux hargneux pouvait faire sortir de ses gonds verbaux, mais à ce point-là du dialogue, le fou rire m'a prise. L'énorme fou rire, l'inextinguible, celui qui emporte les foules quand il est bien mené, qui vous ruine un amphi, qui vous coule un orateur.
Elle m'a regardée, désemparée, vexée une demi-seconde .... A tenté de poursuivre ... J'essayai de me contenir mais rien n'y fit, une fois lancée je ne peux plus m'arrêter. Je tentai bien d'en placer une entre moi et moi :
"et ... et ... et il a quel âge maintenant ?"
Elle m'a regardée une dernière fois sévèrement : "cette salope de pute il a sept ans !" les sourcils froncés et la mine austère ... Je me suis assise par terre pour baver à mon aise. Et plus elle râlait et jurait sur cette pauvre bête plus je hoquetais, elle a enfin été gagnée par mon hilarité. On s'est retrouvées donc, deux follasses hystériques, le cul sur le sol trempé, à regarder sauter ces cons de lapins à sept'du en morvant à qui mieux mieux notre gaité inattendue. Je crois que c'est un de mes meilleurs souvenirs professionnels.

A l'heure où j'écris ces lignes, le lapin est toujours vivant.

Partager cet article

Chantage

Publié le par Hemipresente

Elsa couette couette

17-aout-2012-MAthilde-ecrit-ses-premieres-pages.jpg

"Si tu ne veux pas jouer avec moi à la bataille, je ... je ... j'avale le dé !!"

C'est bien la voix d'Elsa, mais qui a pris possession de son corps ??? J'en reste pantoise : chantage affectif caractérisé ! Pour mémoire, la demoiselle a six ans et demi.
Alarmée et interloquée, je me radine vite fait jusque dans le couloir qui mène aux chambres des filles. Elsa est plantée là, me tournant le dos, un poing sur le côté et dans l'autre, au bout de son bras tendu bien droit en direction de la chambre de sa soeur, le dé. Mazette, mais c'est qu'elle le ferait !
"Elsa ?"
Elle sursaute en entendant ma voix, se retourne et vite vite dissimule sa main derrière son dos. Je fais les gros yeux. Je suis très mécontente mais sa bouille m'arracherait presque un sourire. Je me maîtrise.
"Elsa !"
Elle baisse les yeux, avance une lipe boudeuse et s'efforce très fort de pleurer, sans succès. Elle sait que c'est une énormité qu'elle a proférée.
"Tu veux que je confisque le dé ? Tu te rends compte de ce que tu as dit à ta soeur ???"

Oui elle s'en rend compte. Une larme, enfin, une grosse, perle à sa paupière. Son visage s'effondre. Elle lâche le dé.
"Mais elle veut jamais jouer avec moi !"
Je sais pertinemment, et elle aussi, que c'est absolument faux ! Mathilde, assise à son bureau mais tournée vers l'entrée de sa chambre et sa petite soeur, est blessée, elle lève les yeux au ciel et se retourne vers son écran en lâchant un "eh ben, sympa ..." vexé. C'est qu'elle a, depuis hier, un ordinateur dans sa chambre, et que la Petite est à la fois jalouse, du temps qu'il lui vole, et envieuse de la possession nouvelle de son aînée.
"Tu as fait de la peine à ta soeur, et doublement ! Tu lui as fait peur et tu as menti. Va t'excuser s'il-te-plaît
- Je suis désolée Mathilde. Je le ferai plus...
- Et tu trouves que je joue pas avec toi ?
- Non c'est pas vrai... Je le dirai plus."
Bon, tout est bien. Je peux les laisser dans leurs chambres, elles sont réconciliées.
Par prudence tout de même je mets une dernière fois les points sur les i :
"Mathilde, si elle te refait du chantage, même si ce n'est pas dangereux pour elle, je t'autorisé à venir me le dire. Et toi Elsa, tu ne refais plus jamais ça c'est bien compris ?"
D'une seule voix : "Oui Maman".
Bien.
Les voici de nouveau toutes les deux dans la chambre de Mathilde.
Tandis que ma petite renifle une dernière fois, ma grande se remet à son roman, sourcils froncés. Oui, elle a commencé à écrire, et elle a déjà une fan attentive et gourmande. 


 

Publié dans Les mômes !

Partager cet article

Légère, légère

Publié le par Hemipresente

Bulle.jpg

Je vais marcher sur le toit sans écarter les bras tout droit devant d'un seul trait d'un seul mouvement sans hésiter. Je garderai le visage tourné vers le ciel sans penser jamais au sol dessous au contenu du grenier où j'ai fait choir l'échelle par la lucarne au bruit de mes pas sur les tuiles à la faitière qui se descelle au mouvement possible parabole et puis chute aux oiseaux qui s'enfuient à ce point de vue imprenable sur la vallée et ses quatre feux d'artifice. Je vais m'envoler du bout comme d'un plongeoir en tombant vers le haut comme une fumée de cigarette ça ne descend jamais comme une bulle dans un courant d'air aspirée. Je regarderai le sol s'éloigner et les paysages croître et la rotondité et les océans et les ciels et les tournoiements des nuages. Ploc. J'ai éclaté.   

Publié dans N'importe quoitude

Partager cet article

Mon moineau

Publié le par Hemipresente

Elsa-et-un-chaton-dans-le-canape.jpg

J'aime quand Elsa, seule avec moi, se faufile dans le salon tandis que j'écris, et se pose, faussement distraite, silencieuse, absorbée, en culotte rose un peu trop grande et pendant au cul, dans un canapé pour écouter Rachmaninov tout en caressant les chats. Il fait lourd, nous économisons nos gestes, mais elle vient se coller à moi pour un de ses câlins éclairs, puis repart déjà, sautillant, moineau enfui à peine sa miette de bonheur avalée.   

Publié dans En douceur

Partager cet article

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>