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Ennui

Publié le par Hemipresente

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Ca prend la forme d'un subtil décalage entre le son et l'image, une demi-seconde.

Je suis ici et je m'absente, vous me parlez et je ne vous écoute pas, je vous vois et regarde autre chose.

C'est mis en branle par un détail, une poussière, quelque insignifiance qui s'enroule autour de ma volonté comme un liseron avide, et je me plie avec complaisance, je ploie, je laisse faire, mes soucis et mes contingences s'envolent suspendus à l'examen scrupuleusement attentif de l'échange de regards rigolo que j'ai surpris tout à l'heure  entre le parleur trop fort dans son portable et l'écouteur trop attentif en face de lui, qui a fini par prendre part à la conversation hurlée.

Ou alors ce fou timide aux tempêtes hurlées sur le marché.

Et même ce jeune chercheur qui s'escrimait sur son ordinateur à trouver le bon idéogramme pour ce rapport en chinois qu'il tapait entre les cahots du bus.

Je suis trop légère pour rester à ma chaise, assise, clouée.

Je me refais un café, parfois son amertume parvient à m'enchaîner au monde réel, mais en passant devant le bureau de ma responsable j'aperçois son ventre rond de profil, joli, sous son pull noir, et me voici laissant déborder la tasse que j'ai déposée sous le jet brûlant, les yeux intérieurs tout emplis de nostalgie. Allons.

Certains jours rien n'y fait je m'ébroue, me rince le nez mille fois, retiens ma respiration jusqu'à suffoquer et je reste un peu au-dessus du sol, un peu en retard sur la musique, un demi temps, un demi-ton, ailleurs.

Floue.  

Publié dans Beeeeeurk

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La cuisine

Publié le par Marie-Laetitia


Elle doit etre très grande, très claire, très propre, et sentir le pin, l'ail, la farine. Y trône sur le mur opposé à celui de la porte d'entrée, vitrée de verre cathédrale orange en vitrail, un immense plan de travail en inox qui a vécu déjà, surplombé par des meubles très hauts, si longs qu'ils rejoignent le plafond sans laisser place à la poussière grasse qui se déposerait dans l'interstice. Elle doit être très lumineuse. Je l'imagine baignée par de larges fenêtres qui se font face ; l'une donne, basse, sur un carré de verdure domestiquée, carottes choux et salades en rangées sages ; l'autre, haute, ne pourrait être enjambée de l'intérieur, ouverte elle respire au coeur d'une touffe odorante d'herbes que l'on arrose par en haut, à la fraîche, menthe poivrée, thym, basilic fragile. L'été on y appose une moustiquaire artisanale sur laquelle viennent se poser les insectes hébétés que la chaleur rabat vers ce puits plus sombre et frais ; on prend le temps alors, voyeur immense d'un zoo permanent qui n'a pas conscience d'être, puisque les visiteurs sont ceux qui restent cloitrés, de contempler derrière le treillage fin le dard et les zébrures du frelon guerrier, immense, samouraï masqué de rouge, qui s'agace et semble pris de tremblements, on s'attendrit attirés par le zonzonnement incertain, épuisé, du bourdon aux cuisses épaissies de pollen orangé, trop lourdement chargé, qui prend une seconde de repos vertical dans le triangle d'ombre que dessine la pointe de la maison où le soleil déjà tourne, on sémerveille bouche close devant le découpage des ailes surfines du machaon qui palpite, roule et déroule sa trompe infime sans nous voir jamais, puis reprend son vol, battu, plané, battu, plané ...


Publié dans Maison de rêve

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