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Renarde et grenouille

Publié le par Hemipresente

"Maman, tu nous maquilles ?"
Hiver. Ennui d'une après-midi morne.
"D'accord ..."
"Ouaaaais !"

Pas de kôhl, de rimmel, de poudre. Pouah ! Je déteste suffisamment devoir les maquiller pour le gala de danse, ça me hérisse le poil. Non, ce n'est pas ma trousse de tous les jours que je saisis, mais la palette précieusement rangée dans la bibliothèque. J'attrape mes pinceaux, le chiffon consacré, et me mets au travail. Cela relève de la peinture, mais la toile est mouvante !
"Ca chatouuuuuuuille !".
J'y passe un bon quart d'heure. Je suis très concentrée, absorbée.
Tout à coup, Mathilde, qui semblait crispée depuis plusieurs minutes, n'y tient plus et éclate de rire.
"Ben qu'est-ce qui te fait marrer ma grande ?" Je reste le nez sur mon travail, et lui jette à peine un coup d'oeil
"Depuis tout à l'heure, hoquète-t-elle, tu fais la grenouille ..."
Elle a mis sa main sous son menton et de la langue le gonfle et le dégonfle, puis lâche un "Coa coa" et s'écroûle par terre. C'est que Mathilde, lorsqu'elle a un fou rire, ce qui lui arrive souvent car elle a le boyau de la rigolade, perd tout contrôle sur son tonus musculaire hormis sphinctérien - grâces soient rendues à qui de droit. Elle râle de rire, sa soeur la rejoint
"C'est vrai Maman !"
Un brin vexée, je  ronchonne un "mais non..." et me reconcentre, c'est que je n'ai pas encore terminé ! Une touche de noir par ci, une touche de blanc par là ...
"Ah merde vous avez raison dites donc, je fais la grenouille". Nous sommes à présent trois à baver de rire et je n'arrive plus du tout à tenir mon pinceau.
"J'espère que je ne fais pas ça à chaque fois que je suis concentrée, vous imaginez, au boulot ?" Elles se roulent par terre. "Hèmedéhère ! lol" me lâche ma grande entre deux hoquets. De mon temps on disait bien "barre de rire" ...
Enfin, j'en termine. Je surveille ma langue de très près, et Mathilde du coin de l'oeil qui n'est pas loin de pouffer de nouveau.
Voilà ce que ça a donné, pas si mal ma renarde, pour une peinture de grenouille, non ?    

 

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Publié dans Les mômes !

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Vacances à la maison

Publié le par Hemipresente

Cette année, pas de destination lointaine, pas d'horizons inconnus. Nous restons à la maison, comme depuis plusieurs étés d'ailleurs.  

Vingt heures.

La chaleur se lève un peu ; on l'a tant attendue qu'on n'ose se plaindre ; elle n'est pas étouffante encore, puisque je la supporte sans qu'elle ne me ralentisse trop.

Les hirondelles, très haut, saluent le jour qui décline, valse à mille temps.

Une libellule aux ailes bleues scrute, en vol stationnaire, l'eau de la piscine enfin délaissée, une Demoiselle comme les appelait mon père lorsque j'étais enfant. Il ne les chassait pas mais nous les observions ensemble.

La piscine penche dangereusement :  nous n'avons pas réussi à en déplier le fond correctement, et elle dessine un ovale qu'elle ne devrait pas adopter. Tiendra-t-elle jusqu'à la fin de l'été ? Fatalistes, nous regardons cette inclinaison qui semble avancer très doucement : nous n'y pouvons plus rien faire, alors à quoi bon s'inquiéter ?

Demain, ma meilleure amie vient à la maison. Nous mettrons les cinq petits dans la piscine sous la surveillance du Viking et de son chéri à elle et nous papoterons, comme si nous ne nous étions jamais quittées. Il me tarde !

Les chatons dorment dans le canapé, sur le sac à dos qui a servi à transporter les affaires de piscine tout à l'heure, et qui reste légèrement humide. Le chien les a longuement reniflés, respirés, puis est allé se recoucher, satisfait. C'est qu'il en passe tant d'estrangers dans le jardin, qu'il vaut mieux contrôler ceux-là, sait-on jamais ! (Pasqua, sors de ce corps !) Il dort à présent sur le flanc et ses pattes tressautent, signant un rêve habité d'ennemis insaisissables ; il exhale finalement un "bouf" qui l'éveille en sursaut ; il se lève ; il accueille la chatte qui rentre de sa journée passée au jardin, dans des flaques de soleil.
Elle grimpe sur mes genoux, frotte son museau contre mon menton, elle sent l'herbe, la poussière, et le fauve.  Elle miaule, insistante ... Je sais ce qu'elle veut mais je prends plaisir à temporiser un peu, pour qu'elle réclame. Lorsqu'elle a bien protesté, je cède ; je me penche et dépose le PC sur la table basse, et à peine suis-je relevée qu'elle m'envahit. C'est une longue chatte blanche tachetée d'ovales gris et noir ; elle prend un peu de lard depuis que les chatons sont arrivés, il faut que je surveille son alimentation ; l'une de ses pattes avant est atrophiée, ce qui lui confère une claudication appuyée mais ne l'empêche nullement de se percher très haut sur le mur du jardin, et de s'y battre, à l'occasion, aussi bien que les valides qu'elle chasse de son domaine. Elle me revient souvent pleine de croûtes sur les reins, la tête, de griffures plus ou moins sévères. Je la caresse. Elle s'assied et me regarde dans les yeux. Enfin elle se couche sur mes genoux en ronronnant.

Mathilde et Elsa, Elsa et Mathilde, ont nagé toute la journée, à la piscine municipale et dans notre tout petit bassin. Elles sont fatiguées ce soir, et j'escompte qu'elles s'endorment rapidement, claquées, un faux rythme de clapotement et de vagues, léger, dans l'oreille interne.

Le Viking, qui a eu la gentillesse d'accompagner sa Grande à la piscine puis d'y retourner avec sa Petite, s'est pris un méchant coup de soleil sur les épaules ; il est torse nu dans son canapé, je l'ai oint de crème hydratante abondamment et il luit rouge.

Nous avons rallumé la télévision. Les jeux olympiques nous promettent une belle finale de saut à la perche chez les messieurs. J'aime cette discipline.

Voilà, c'est l'heure tendre, le jardin est tout entier dans l'ombre de l'église, les cloches retentiront encore deux fois et puis ce sera la nuit annoncée. Les chauves-souris vont bientôt entrer en scène, et battront leur vol erratique au-dessus de nos têtes.

C'est le seul moment de la journée où, pincement au coeur, la cigarette me manque.

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Publié dans En douceur

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Tious

Publié le par Hemipresente

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Donne-moi ta main. La droite. Elle est belle. Tu as de longs doigts, des mains de pianiste hein on te l'a déjà dit ? Tu sais que je serai toujours là pour toi n'est-ce pas ? Oui tu le sais. C'est bien d'avoir arrêté de fumer. Tu ne pouvais pas te permettre de continuer, mais tout de même c'est bien je suis heureuse. Tu es plus grand que moi à présent, pas de beaucoup. C'est étrange. Quand je te regarde je vois encore le petit garçon, avec son bob en jean sur la tête - mais pas l'élastique en-dessous ah ça non alors ! le petit champignon de Paris qui courait les bras tout serrés le long du corps "pour aller très vite", petit bidon dodu et jambes frêles, sandales en cuir bleu marine... On était beaux. Vraiment de beaux enfants, bruns, bronzés, souriants, heureux.

Publié dans Amours

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Une petite douceur avant d'aller se coucher ?

Publié le par Hemipresente

La petite douceur du soir ? La menotte da ma cadette qui, parfois, se glisse encore dans la mienne dans la rue, alors que je ne la réclame plus : elle a six ans, elle est prudente, elle m'écoute, je n'ai pas besoin de la tenir en permanence. Mais lorsque ce doux petit contact se fait de son propre chef, que de sa petite main elle m'attrape et me tient bien serrée, c'est une très douce caresse qu'elle m'offre. Je suis là, tu es là, j'adapte mon pas au tien Maman. 

Publié dans En douceur

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Un hurlement

Publié le par Hemipresente

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Ciel de lit "feuille" chez Ikea

 

Elsa est terrorisée, elle hurle. Je me fige puis dans l'instant me précipite dans sa chambre.

"Une araignée, maman ! Une grosse ! Elle était sur ma feuille !"

L'intégralité de mon système pileux est hérissé, en veille. Hirsute, je m'avance. Le moindre frôlement me ferait faire un bond à inscrire à mon record personnel. Il faut que je sois courageuse, il faut que je la retrouve et que je lui règle son compte rapidement et proprement, ou pas d'ailleurs on s'en fout. Je m'approche de la feuille Ikea accrochée au mur et qui vient ombrager son lit. Je ne vois rien. Rien ! Je regarde à mes pieds, derrière moi, aux murs...

"Grosse comment ?"

Même si ses doigts sont petits, le diamètre qu'ils dessinent est impressionnant.

"Tu es sûre ? si grosse que ça ?"
"Oui, comme ça et là y'avait les pattes"
"Alors je ne peux rien faire bébé, c'est bien trop gros pour moi. Tu peux venir avec moi dans le séjour pour regarder les J.O.".

Je m'étais pourtant munie de l'aspirateur et de la bombe, mais cette bon dieu de saloperie de bestiole s'est planquée. Je ne peux rien faire, c'est au-dessus de mes forces. Tous mes sens sont en éveil comme si ma vie en dépendait. C'est que l'araignée, en plus d'être silencieuse et rapide, est une escaladeuse hors pair : aucun centimètre carré des murs et du plafond ne lui est inaccessible. Je voudrais pouvoir regarder partout en même temps, avoir mille yeux ! Je tourne la tête de tout côté, je guette le moindre mouvement. Rien.

Nous battons en retraite. Je me sens nulle. Mais c'est littéralement "plus fort que moi".

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Tourne la roue du vieux moulin

Publié le par Hemipresente

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Tu es fiévreuse ma grenouille. Tu te blottis contre moi.
"J'ai mal, maman"
"où ça ma douceur ?"
"là, au pied".

Un long petit peton tout fin, hâlé, brûlant, se glisse dans ma main gauche. Je l'enfouis dans mes grandes mains jointes.
Tu te recroquevilles contre moi, tu voudrais que je te rembobine au chaud. Il devient immense, le canapé dans lequel nous nous lovons. Je te masse du gras du pouce. C'est chaud. Tu ne te dérobes pas à la caresse qui devrait te chatouiller. Tu te fais petite, légère, douce ; pliée, repliée, chattement boulée dans mes bras, tu fais reposer ta tête un peu plus lourd sur mon épaule. Tu frissonnes. Je remonte sur ton dos la polaire aux bons tons chauds, qui attirera le chat à coup sûr, aussi sûr que ta chaleur moite.
Le paracétamol tarde à faire effet. Tu remontes, doucement, ton pouce à ta bouche, tu serres ton doudou.
Qu'il est douloureux, ce tiraillement, qui aujourd'hui me retient, ce balancement quotidien entre le devoir te faire grandir et la tentation immense de te faire un nid tout doux, un cocon tout moelleux, de te garder près de moi, contre moi, presque sur ma peau encore. Tu es si petite et on te demande tant, déjà. Demain tu entres chez les Grands, et ce sera ta dernière année d'insouciance scolaire.
Mais peut-être me leurré-je, peut-être n'es-tu déjà plus cette petite fille occupée aux seuls jeux de la cour de récréation, tu es si sérieuse mon amour, si soucieuse de faire bien. "Tu sais maman, parfois c'est difficile, parce que je suis très intelligente". Tu as lâché cela dans un soupir, sans coquetterie, presque lasse et blasée. Diantre, je veux bien te croire mon coeur, mon immense petit coeur lourd et léger, aux élans trop grands, aux douleurs trop vives, aux éclairs trop perçants.
Tu suces ton pouce, tu te pelotonnes, je t'enveloppe en chantant ta berceuse, ton oreille droite contre ma poitrine se plaque pour éprouver plus intensément les vibrations des graves
Tourne la roue du vieux moulin
Chante l'eau claire dans le matin

Danse la paille avec le grain

Vive la table et vive le pain...

Publié dans Amours

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Ah, l'Ecole ...

Publié le par Hemipresente

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Ca faisait un fameux bail que je m'étais pas tapé un (petit) fou rire en lisant les nouvelles. Le plus souvent le matin j'achète Libé au vol, quotidien fort sérieux qui suscite rarement l'hilarité faut reconnaître, ou alors c'est pas fait exprès. Sauf qu'en ce moment ça s'interconnecte tellement au poil de mollet de fourmi mes transports en commun que j'ai point le temps de baguenauder chez le marchand de journaux, alors pour rester "aware" j'attrape au vol un "Métro" ou un "20 minutes" et je trace.

Or donc ce matin un entrefilet des plus banals m'a, je le confesse, arraché quelques gloussements. Cela dénote me concernant sur ce créneau spatiotemporel une réjouissance peu commune.

Je vous le fais, avé la voix sérieuse et sans affect des journalistes débutants
"Elle apporte une grenade à l’école. LILLE. Une fillette, dont le frère avait trouvé une grenade de la Seconde Guerre mondiale, a apporté l’engin à son instituteur samedi. L’établissement, qui compte 191 élèves, a été évacué vers l’école maternelle voisine."

Anodin. Concis, précis, sans commentaire déplacé ni la moindre petite pointe d'ironie. Eh ben je trouve ça dommage.

Son frère l'avait trouvée, qu'i disent, la grenade, et puis en rentrant il a fait son faraud et le père se l'est empochée ni une ni deux. "Trop dangereux pour les gosses" ... Ca ferait super bien dans sa vitrine. Des objets pur jus de cette époque-là ça ne court pas les rues, ou alors ça fait carrément deux cents kilos et on fait venir le déminage, il a dû se dire qu'il avait du pot et que c'était une belle pièce. Ca ne pouvait pas être un collectionneur, il aurait eu conscience de la dangerosité de la chose, non non, juste un crétin quotidien.

La gamine, il l'a sans doute impressionnée pour pas cher.

"Regarde ce que j'ai trouvé ! Tu sais avec ça les Allemands ils tuaient les Français pendant la guerre ! ... Si on tire là (et le frôlement de son doigt sur la goupille lui déclenche un délicieux frémissement dans toute l'échine) au bout de cinq secondes, cinq secondes ! ... faut courir vite ou lancer loin ! ... eh ben elle explose, baoum ! Et la maison elle est rasée !"

C'est une luronne, sûr de sûr, elle sait pas trop s'il faut y croire complètement ou si c'est un genre de croquemitainerie à la mode CM1, mais ça lui fait aussi le petit frisson, là. Alors quand la maitresse leur dit que la semaine prochaine ils vont commencer à étudier la seconde guerre mondiale, elle trépigne. Dans la cour de récré, elle suscite un attroupement qui passe inaperçu parce qu'il y en a tous les jours, parce qu'aller voir le tout dernier joujou à la mode ou le mouvement de danse tektonik les instits s'en grattent, parce que ce jour-là ils ont autre chose à glander qu'à surveiller le préau et qu'il y a les photos de mariage de Laurence à regarder ...

"Eh ben moi mon papa il a trouvé une grenade ! même qu'il dit qu'elle peut encore sauter !
- pfff n'importe quoi même pas vrai
- SI! C'EST VRAI !!!! Et même que je l'apporterai à la maîtresse pour parler de la guerre et tu vas voir si c'est même pas vrai !"

Et vlan. Ca vaut mieux que "et boum" vous m'direz...

Je me figurais juste la tronche de l'instit ... Elle est en train de dicter l'énoncé de la leçon du jour ...

"La Seconde , la... seconde ..., guerre, guerre avec deux R Tabatha ! ... guerre ... mondiale. "LA" guerre, donc un E à mondiale ...
- Maîtresse ! maîtresse ! J'ai apporté quelque chose pour l'histoire !"

Elle est blasée la maîtresse ; tous les ans, elle a droit aux médailles du Pépé-qu'a-été-gazé, elle en a plein les bottes.

"C'est bien Sophie tu peux aller au tableau nous montrer ce que c'est on finit de noter le titre et on t'écoute".

Elle est toujours de dos dans le fond de la classe qu'elle parcourt toujours de long en large lorsqu'elle dicte les leçons.
Sophie, toute contente d'avoir un satisfecit et ptete bien une bonne note, ouvre son sac à dos, attrape la chose, et va se placer sur l'estrade devant tout le monde, la grenade dans la main gauche et l'index droit sur la goupille ...

Et là l'instit se retourne ...

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- 27°

Publié le par Hemipresente

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Je suis sûre qu'il a bougé.
Autour de moi, devant, derrière, l'épaisseur du brouillard fait tampon avec tous les bruits environnants qui m'assaillent pas après pas, comme le fond d'un vieux jeu vidéo.

Il a bougé ! Là cette fois je n'ai plus aucun doute. Le pont a bougé. Sous la rafale, la bourrasque, le tablier s'est soulevé d'un minuscule millimètre puis est retombé. Je me tétanise et agrippe la rambarde toute proche. Mon gant en laine bleue reste collé au métal glacé et je n'ose faire d'à coup pour le retirer de peur de me retrouver le cul par terre après cette infime chiquenaude à mon précaire équilibre. Depuis quatre jours, la glace a pris possession du monde, et pour emmurer tout à fait la ville, ce matin le brouillard est venu prêter main forte. En-dessous, je sais qu'entre les piles du pont se balladent des blocs de glace qui craquent et grincent. - 27°C ils ont dit à la radio. Je me demande bien pourquoi on nous laisse aller au collège par un froid pareil, alors que les parents eux ne bossent pas bordel ! A la maison, le givre gagne les fenêtres par les trous d'aération, ça grimpe en transparence puis ça s'opacifie d'un coup si on y met le doigt ;  avec maman on a dû s'y coller au tournevis et au sèche-cheveux pour dégeler les vitres, trop peur qu'elles pètent. Depuis le balcon de notre cinquième étage, on a pleine vue sur la Seine gelée, complètement prise ; pourtant dessous les forces de sape travaillent et les eaux liquides enterrées font craquer la carapace qui se fissure et se reforme en hurlant. La nuit dernière la ville ne respirait plus, aucun train, pas de voiture, la mairie a fait rafler tous les sans abri qui étaient pas encore crevés et de force on les a installés dans les gymnases. Y'a plus sport. Dans ce silence qu'on croirait immobile, les ossatures de toute chose habitée craquent : maisons, immeubles, prennent vie à la nuit tombée, irrigués de l'intérieur par toute la chaleur des humains reclus.  Et ça craque  et ça se disloque, et on écoute yeux grand ouverts dans le noir le vent gris bleu entre les piles du pont. Fffffuuuiiiiiiiiiuuuuu.... fiiiiuuuuuuuuuuuuuuu......  et toute la nuit j'ai vu sous mes paupières les grands loups noirs aux yeux jaunes remontant avec la Peste et les famines d'hier, horde silencieuse, les dévoreurs, les rats chassés des égouts.

Je tire un bon coup et décolle mon gant. J'ai distinctement aperçu un phoque plonger depuis la rive ! Mon écharpe collée sur la bouche a étouffé le "oh!" et le léger halo de chaleur humide est saisi dans les replis du tissu, cristallisé, du son solide. Je reprends ma progression glissée, maladroite, j'ai deux pantalons sur mon collant, trois pulls, une paire de collats de laine dans mes bottes fourrées et sur la tronche une de ces "chaussettes" qui seront encore à la mode quelques années et qui nous garantissent au moment du déballage quotidien une belle hilarité, cheveux à la verticale crépitant leur insoumission, oreilles en feu et nez qui coule, qu'ils sont beaux qu'ils ont pas chaud les petits sixième ! Moooorts de riiiiire hier d'assister pour une fois à l'arrivée en moonwalk de la prof de maths monobloc dans sa doudoune, le blase en gyrophare sous son bonnet, qui a carrément apporté en cours son radiateur soufflant, du coup on voulait même plus sortir de la 23. Dans la cour on n'essaie plus de faire des boules de neige, le principal l'a interdit, c'était plus de la neige qu'on se balançait mais des putain de glaçons, et quand ça lui a pété son carreau vu la température il a guère apprécié, le pauvre "moumoute", déjà qu'hier je l'avais quasi tondu par mégarde en le ratant d'un ... cheveu ...
Je serre bien fort les mains sur la tasse de chocolat chaud qu'ils ont décidé de nous distribuer, c'est cool, ça et les pains au lait pour la caisse de l'école, c'est royal. J'aimerais que tous les hivers soient comme ça !
N'empêche, toute la Seine gelée ! c'est beau, c'est un truc incroyable, je ne suis pas sûre que je le reverrai un jour, toutes les péniches qui sont arrivées là par hasard se font des rêves de grand nord "dis on dirait que je serais un brise-glace ..." et les gamins qu'on voit que quelques jours se sont installés pour un moment à nos côtés en classe. Les RER C sont à l'arrêt au stand, tous les caténers d'Ile de France ont dû péter. On écoute les infos et on guette les pannes de courant. Pour le soir, j'ai une lampe de poche dans mon sac à dos et j'évite l'ascenseur, brrrr me retrouver coincée là dedans .... Encore heureux qu'on a le chauffage central !
Pour rire on a mis le chat sur le balcon avec Matthieu. On l'a pas laissé longtemps hein, juste qu'il comprenne par les coussinets et qu'il arrête de gueuler le matin pour sortir. Quand on l'a fait rentrer il s'est précipité sur le radiateur où il s'est laissé dégouliner de bien être, bourrelets abandonnés, il ronronne encore je suis sûre, tout desséché dedans et moite dehors. Beurk.
Alors que j'avance à tâtons, à peine troublée par les rires ou les exclamations de ceux qui me précèdent ou me suivent, je finis par me persuader que va sortir de l'ombre, là, maintenant, une bête immonde à crochets, à venin, mes poils de bras se hérissent sous les multiples couches et mes cheveux parviennent une seconde à gagner la bataille des planètes contre l'acrylique de ma cagoule. On est de moins en moins nombreux en cours, la vie prend des airs inédits et les profs s'apprivoisent.
...
Brouillard ce matin, intense, on n'y voit pas au bout de son bras. Lorsque je m'enfile dans la courte rue en face de chez moi, minuscule sente pavée où piétons et voitures ne passent pas de front, un frisson du fond des âges me parcourt l'échine... Et s'il y avait devant, ou derrière, une bête immonde à crochets, à venin ... Et si l'hiver, cette année, rameutait avec lui les hordes de loups et les rats chasseurs ... Je hâte le pas et j'écoute en souriant craquer les os de mes bras et la Seine.

Publié dans Quand j'étais

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De mon temps

Publié le par Hemipresente

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"Maman, tu t'es déjà servie d'une cabine téléphonique, toi ?
- oui quand j'étais jeune (il est déjà l'heure de prononcer cette phrase ? mon Dieu ...)
- ok ... et ... à quoi ça servait ?"

Je la regarde dans le blanc des yeux. Mais non, elle ne se fout pas de moi !

"Cabine téléphonique, à ton avis ... ?
- mais pourquoi on téléphonait dans une cabine ?
- ben parce que les portables n'existaient pas, pardi !
- ... ???
- oh ça va c'était pas le Moyen-Âge non plus hein !
- ... !!!"

Elle est assise par terre de rire. 

"Et puis d'abord on n'y faisait pas que téléphoner, tu verras quand tu seras grande !"
Je retourne vaquer à mes occupations, pensant la laisser perplexe un moment mais elle me rétorque :
"Ah oui c'est pratique pour les amoureux !"
et c'est moi qui en reste sur le cul.

Mais où est passé mon bébé ?


Publié dans Les mômes !

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Soeurs tendres

Publié le par Hemipresente

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Elles sont à table, la petite table réservée, guéridon en marbre blanc veiné de gris qui les accueille au petit déjeuner et sur lequel certains soirs nous les faisons dîner lorsque nous sommes trop fatigués, trop las, pour avoir faim. Elles aiment cet espace qui n'est qu'à elles, et ce moment partagé, et si les repas familiaux à "la grande table" sont tout aussi appréciés, je sais que ces dînettes entre soeurs les ravissent. Elles s'attablent avec appétit, s'enquièrent de la composition du repas, s'installent sur leurs chaises bien hautes, elles devisent gaiement, la grande raconte sa journée et la petite essaie de temps en temps de placer un mot lorsque sa soeur reprend son souffle ... Je garnis les assiettes. Elles sont diversement accueillies et selon le menu je sais que je devrai parfois rester tout près pour stimuler, encourager, inciter, sans forcer mais pour pallier l'étourderie qui souvent les saisit, dans le feu de la conversation si le repas proposé n'est pas tout à fait au goût de leur gourmandise. La grande parle, parle, parle ... Les heures d'école sont déroulées en mots, nous apprenons dans cette volubile exubérance développée pour sa seule petite soeur tous les petits ou grands événements de sa journée : disputes, jeux, chutes, amours nouvelles et amours perdues, punitions, faits d'armes ... La petite, en adoration, n'en oublie pas pour autant de regarnir régulièrement sa fourchette., et bien vite son assiette est vide. Concentrée, tendue vers son aînée qui bavarde entre deux bouchées, elle tortille paisiblement ses petits pieds, que le plus souvent elle n'a pas trouvé le temps de chausser ; elle les monte, contre un mollet, les tourne et retourne, caresse l'un contre l'autre, les redescend, croise enfin ceux de sa soeur. L'aînée tout absorbée dans son discours haletant, laisse à son tour palpiter son excitation et son enthousiasme, et au bout de sa jambe jamais en repos, ses orteils rencontrent ceux de sa cadette. Les petons qui se sont trouvés s'unissent l'un à l'autre, s'appuient, se palpent, s'entrecroisent, machinalement, pour finalement ne plus bouger. "Je suis là, tu es là". Pendant quelques minutes, se retrouver, se raconter, être bien ensemble, presque seules au monde, paisibles, entourées, aimées, seules à elles-mêmes, pour quelques instants encore.
Voilà, l'assiette est terminée, les jambes se délient, le fromage sur une belle tranche de pain, puis le fruit. Vives, rieuses, elles quittent la table en fuyant mes bras qui s'avancent, menaçants, haut par-dessus ma tête, doigts bien écartés, pour les cueillir et les chatouiller jusqu'à plus soif, volée de piafs hurlants éparpillée devant mes pas. 

Publié dans Les mômes !

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