Veilleur de nuit

Publié le par Hemipresente

Il la rejoint tard, il aime ces heures de veille qui ne sont qu'à lui ; il descend lorsque tout bruit sur la ville résonne sec et claque, alors que les chats ont terminé de chanter sous la lune leurs sérénades sauvages pour  rentrer, rayonnant de leur puissance acquise et maîtrisée, le ventre fécond, déposer des pochoirs crasseux de trèfles parfaits sur le moelleux des canapés où les attendent parfois des maîtres inquiets ; elle est dévêtue lorsqu'il pénètre dans la chambre, elle dort toujours nue, le drap léger a glissé sur elle ; elle se tient sur le ventre ; toujours elle place sa main droite sous le traversin immense et s'y liane comme il aimerait qu'elle l'enlace ; jambes offertes à la seule fraîcheur du tissu, son corps s'est incliné presqu'entièrement sur le côté mais il devine pourtant la naissance émouvante d'un sein qu'elle ne cache pas, l'interstice entre les rideaux et la lune gibbeuse ont déposé juste en travers du lit un faible rayon qui se perd dans les recoins et les moiteurs douces ... elle sait ... il contemple ses épaules frêles encore, son dos contre lequel il aime à se serrer pour la sentir tout-à-fait offerte, tout-à-fait en confiance, en sécurité, il se sent fier de pouvoir lui offrir cela, frustré comme un satyre mais fier, fier, gonflé de cet amour qui prend ce qu'elle lui donne ; et puis cette fente esquissée, espérée...  Elle dort déjà d'un sommeil profond, agité de rêves qui l'inquiètent, faisant passer sur son visage aimé des ombres trop grandes pour elle, il guette, il veille. Il s'est dévêtu sans que les frôlements de ses frusques amassées en boule et jetées bas ne viennent  interrompre ou nourrir les songes qu'elle mime. Il guette toujours sur ses traits la crainte et l'angoisse, celles qui, fuyant tout le jour, s'enferment trop loin dans son esprit pour qu'elle leur en permette l'accès hors des vapeurs des songes. Il voudrait être le sauveur qui l'extirpe de quelque monstre de bureau dévoreur de cervelle et d'autodiscipline, tortionnaire, méthodique, étrangleur. Il y parvient, parfois. Il caresse ses cheveux "chut mon amour c'est un cauchemar, tout va bien" Elle  gémit, les sourcils froncés. "Chuuut tout va bien je suis là". Elle s'éveille une seconde, se blottit contre lui,  petit à petit son souffle s'apaise, elle pose sur son torse une main brûlante qui mécaniquement caresse avant de retomber, molle, et dès que son souffle régulier semble tout près de l'endormir lui aussi, il se dégage avec une douceur infinie, elle se retourne et reprend sa place initiale, remonte le drap ...Voilà, telle est sa nuit ce soir, comme d'autres soirs. 

Publié dans L'homme

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