Jusqu'à la phobie

Publié le par Hemipresente

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Epeire diadème

Voir aussi : http://www.maxisciences.com/arbre/des-arbres-pakistanais-victimes-de-toiles-d-039-araignees_art13492.html 

 

Nous avions roulé longtemps pour rejoindre cette petite maison bordée de vignes, dans le Gers, suffisamment longtemps pour nous sentir dans un autre monde. Je détestais le voyage, nous nous disputions souvent, mon petit frère et moi, c'était trop long, trop loin ... mais une fois arrivés tout était oublié. Elle était coquette quoique rustique ; la décoration était conforme à l'image d'Epinal que les touristes attendent en gîte rural, rien n'y manquait.

Avec mon père, autre arachnohystérique, nous avions jeté dès le pas de la porte franchi, un rapide coup d'oeil aux angles de la pièce, aux rayons de la roue de charrette reconvertie en table basse, puis poussant notre exploration méticuleuse, à la salle de bains, à l'évier de la cuisine, dans les chambres sous les lits et aux plafonds, entre les poutres ... : impeccable, pas une toile ! Nous pouvions nous installer sereins. Je n'ai jamais vraiment su si cette inspection rituelle était uniquement destinée à me rassurer, moi, ou si elle lui était à lui aussi indispensable. 

Les valises furent bientôt ouvertes, les affaires rangées dans les armoires et les commodes, vieux meubles grinçant aimablement à l'usage exhalant une odeur de lavande et de bois brut ciré. Mon frère et moi n'avions plus rien à faire en attendant que la préparation du dîner avec les quelques provisions emportées s'achève. Nous partîmes nous promener.

La maison donnait sur son flanc droit sur un ravissant paysage de collines, doucement vallonné. Nous nous y engageâmes. Un chemin rarement emprunté par des véhicules motorisés, deux bandes de terre séparées par une ligne de verdure, y serpentait, nous le suivîmes, notre berger sur les talons. Le chien vaquait à ses trous, creusant quelque terrier, poursuivant quelque odeur, puis revenait vers nous, remuant de la queue et de l'arrière-train, il accomplissait son travail de rassembleur de troupeau en courant autour de nous en deux cercles joyeux, puis repartait.

Il faisait doux.

La nuit tomberait tard.

A mesure que nous avancions, le chemin se faisait plus discret, finissant par s'effacer totalement et disparaître, noyé d'herbes folles.

Nous nous retrouvâmes finalement en pleine nature, autour de nous des buissons d'épineux à hauteur de hanches, irrégulièrement espacés dessinaient un parcours sinueux, nous avions encore un peu de temps ... nous l'empruntâmes. Nous avançâmes ainsi quelques minutes, grisés de nature et de liberté.

Je m'arrêtai tout-à-coup, poils hérissés de la tête aux pieds : devant moi, à quelques centimètres de mon ventre, se tenait une de ces toiles immenses en nappe que tissent les très grosses araignées d'extérieur ; en son centre trônait une bête striée de vert et jaune, abdomen énorme et pattes crochues écartelées deux à deux. Elle était, d'une certaine manière, magnifique, l'épeire diadème dans toute sa terrifiante splendeur.

Je reculai précautionneusement.

Mon frère s'était arrêté, il n'avais pas peur des araignées mais lorsque d'un mouvement du menton, incapable de parler, je lui désignai la Bête il frémit du haut de ses sept ans. Le soleil descendait déjà sur l'horizon.

La voix de mon père nous héla : "Les enfaaaaaaaants, à taaaaaable".

Nous nous retournâmes, enchantés de rebrousser chemin.

Devant nous, nous séparant de la maison, s'étendaient les collines que nous avions parcourures insoucieux en trottinant, et sous les rayons obliques du soleil déclinant, devant nos yeux décillés, elles nous apparurent alors semées de voiles de coton poussiéreux : partout les épeires avaient tissé leurs toiles. Elles étaient des dizaines ... La racine de mes cheveux amorça un mouvement vers la perpendicularisation. Je pris la main de mon frère dans la mienne, et nous entamâmes une retraite à tout petits pas. En silence, je serrais ses petits doigts dans les miens pour me donner du courage. Nous vîmes quelques monstres, larges comme ma main d'alors, nous frôlâmes des toiles multiplement habitées, nous contournâmes des buissons enturbannés ... A aucun moment nous ne nous parlâmes. Enfin nous rejoignîmes le chemin.

Je crois que sa phobie date de ce jour-là ...

Publié dans Quand j'étais

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marie 30/07/2012 11:55

le temps des secrets, là http://www.ebooks-numeriques.fr/ebooks/3_Le_Temps_des_secrets_1959.pdf p71.

Hemipresente 30/07/2012 13:29



'rci m'dame !


Ah délice de retrouver Pagnol ! Il faut que j'en achète à Mathilde !



marie 30/07/2012 11:10

je crois que c'est la première fois qu'il rencontre isabelle, qui est plantée au milieu du chemin barré par une énorme araignée sur sa toile. Il défonce l'araignée et ramène la fille chez elle. Le
lendemain, son poivrot de père a composé une ode au "béllérophon" sauveur de sa progéniture. Ca te revient ?

Hemipresente 30/07/2012 11:14



Bah non ! Mince vais-je devoir relire Pagnol ?



marie 30/07/2012 10:15

ta phobie des araignées me fait toujours penser à Marcel Pagnol en Béllérophon. Je crois que c'était dans "le temps des amours"...

Hemipresente 30/07/2012 11:06



Ah tiens je ne m'en souviens pas ?