D'une oreille distraite

Publié le par Hemipresente

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"Mathiiiiilde, tu écoutes un peu ce que je te dis ?
- ...
- Mais tu faisais quoi pendant que je te parlais ?
- ....
- Qu'est-ce que j'ai dit ?
- ..."

Et je répète, pour la deuxième ou troisième fois, en m'assurant d'avoir, cette fois-ci, capté son regard et un peu de son attention.
Ce serait anodin si ce n'était pas quotidiennement réitéré. Ma grande est distraite, parfois absente, absorbée par son monde intérieur, par la contemplation tranquille de la déambulation d'un insecte, par une chanson qu'elle a en tête, par ce qu'elle voudrait dire mais qui ne sort pas, par un souvenir doux ou drôle, par l'intrigue du livre qu'elle est en train de lire ... Je ne peux pas dire qu'elle n'écoute pas : elle n'est simplement pas là. Alors quand elle est malade ...

Ce jour-là nous avions décidé qu'elle resterait à la maison, et j'avais appelé le boulot pour indiquer que je prenais un jour enfant malade. La veille, elle avait en effet montré des signes de fébrilité - elle avait été chonchon toute la journée en clair - et ses amygdales, rouges et enflées, lui faisaient un mal de chien. Le thermomètre n'avait servi qu'à confirmer ce que son changement de caractère avait, comme toujours, signalé : 38,9.
Vers dix heures nous revenions donc de chez le médecin qui avait diagnostiqué, aidée par le test au coton tige - quelle épreuve ! "une bonne grosse angine bactérienne". Je la sentais fiévreuse, ma minette, sa petite main dans la mienne était toute chaude, et elle ne parlait que pour répondre en deux ou trois mots à mes questions. Dans la toute petite rue menant à la maison, nous ne pouvions marcher de front sans risquer de nous faire renverser par une voiture descendant vers l'avenue, je lui lâchai donc la main. J'en profitai pour farfouiller dans mon sac à la recherche de l'ordonnance. "Tu viens bichette ?" Nous obliquâmes vers la gauche.
"On passe à la pharmacie puis on ira chez le libraire t'acheter des petites revues".
Je prends plaisir à perpétuer la tradition très douce qu'a instaurée mon grand-père et que mon père a suivie : lorsque les filles sont malades, je dévalise le marchand de journaux et leur rapporte toutes les revues pour enfants qui s'y trouvent, les Mickey, les Picsou, les Toboggan, et autres. J'aimais tant ça quand j'étais môme, je l'attendais mon papounet lorsque j'étais restée à la maison avec ma mère, je savais qu'il rentrerait les bras chargés. Alors je fais la même chose.
Mais juste avant le libraire, il y avait la pharmacie.
"Tu peux m'attendre là si tu veux" Je cherchais ma carte vitale. "Il n 'y a personne ça va aller vite..." et sans lever le nez de mon sac je m'enfilai dans l'officine.
La pharmacienne que j'aime bien m'accueillit avec un grand sourire. C'est une dame un peu forte, qui doit avoir quelques années de plus que moi, toujours souriante ; elle me connaît bien et a toujours un mot aimable pour les filles. Je lui remis mon ordonnance, sortis enfin ma carte vitale, et commençai d'attendre la collecte des médicaments.
"Quelqu'un n'aurait pas perdu une petite fille ?"
Je me retournai. Mathilde se précipita vers moi et m'étreignit, blanche, terrorisée, en larmes. Une dame âgée me regardait, l'oeil sévère.
"Elle était toute seule dans la rue et vous cherchait !" me lança-t-elle sur un ton de reproche marqué. Contre moi, Mathilde pleurait de soulagement et d'angoisse dénouée.

"Mais ..." je ne comprenais pas.
"Mais Zouzou enfin ..." Elle me serra plus fort.
"Merci beaucoup Madame."
Je lui adressai un sourire penaud mais reconnaissant. Elle ressortit, rassurée mais ne se départissant pas de sa moue réprobatrice. La pharmacienne achevait de rassembler les boîtes prescrites.
"Mais Zouzou, enfin, tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ? Je croyais que tu restais dehors ...
- Non-on-on j'ai pas entendu-u-u, renifla-t-elle
- Bébé ... Je t'ai dit que j'étais à la pharmacie et que tu pouvais m'attendre dehors !"
Je ne remis pas les points sur les "i". Pas de "tu n'as encore pas écouté ce que je disais ! tu vois ce qu'il t'en coûte ??!". Inutile. Elle n'avait entendu que la première partie de ce que j'avais dit, et s'était rendue chez le marchand de journaux - dont le magasin jouxte l'officine - tandis que je franchissais le seuil de la pharmacie, bien certaine qu'elle m'attendait dehors. Lorsqu'elle ne me vit pas, elle fut prise de panique et ressortit. C'est là que la gentille vieille dame la trouva et me la ramena. Tout ça ne dura que deux minutes... J'aurais dû être plus attentive, m'assurer qu'elle m'avait bien entendue, qu'elle m'avait bien comprise, et qu'elle se conformait à mes instructions. En fait non : j'aurais dû la prendre avec moi à la pharmacie.
Nous nous en tirâmes avec une belle frayeur, elle sur l'instant et moi après coup.
Aujourd'hui lorsque nous sortons, Mathilde ne me donne plus la main. Elle est trop grande. Mais elle ne me quitte pas du regard... 

Publié dans Les mômes !

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ariana lamento 21/08/2012 23:13

sans sucre, ma lenteur.
J'ai une puce du meme age qui est sur le meme nuage que la tienne. Elles s'entendraient bien.

Hemipresente 22/08/2012 09:16



Oh je suis ravie de te lire ici ! Bienvenue !