Dyspareille

Publié le par Marie-Laetitia

"Votre fille n'a aucune capacité de concentration Madame,
nous ne pouvons plus rien faire pour elle"

 

Comme maman ne travaillait pas, c'en fut fini de l'Ecole, elle étudia à la maison durant les rares heures où elle devait y rester enfermée, à la mauvaise saison. 
Etait-ce sa faute, à elle, si sa concentration ne savait s'exercer que dans l'inutile ....  dans la rêverie paisible où l'emportaient ses contemplations ... La toilette indispensable et méticuleuse d'une petite mouche repue, passant et repassant ses pattes velues articulées sur ses jolis yeux verts à facettes bordées de rouge par les rayons rasants du soleil diffracté d'angle à angle ... La bordure effilochée rosissante d'un nuage de printemps seul en ciel qui semble vouloir résister indéfiniment au soleil couchant, à la brise du soir, aux senteurs maritimes, qui tous trois l'étirent et le dispersent et le soufflent tout doucement ... Le dessin biscornu d'un tortillon de poil d'orteil, une puce de plancher repliant son rostre pour sauter hors champ, la moustache perdue d'un chat gras qui s'est frotté contre le rebord de la chaise,  grossis vingt fois sous la loupe de son grand-père ... 

Elle avait cessé de parler depuis longtemps, au fond : parler pour quoi faire ? Ce qu'elle disait n'était jamais écouté. Sauf avec maman, qui comprenait beaucoup et pardonnait par principe et en aveugle, elle gardait pour elle ses paroles vraies pour n'exprimer que ses nécessités vitales, refermant sur elle-même les portes de son être sensible pour se rendre définitivement imperméable. Et il fallut grandir ...

"Tu n'écoutes pas !"  devint peu à peu :
"Je vous ai déjà expliqué ça pourtant ..."
"Ouh ouh, vous êtes avec moi là ?"
 

Oui, peut être, sûrement, sans doute, bien sûr. 
Elle repartait comme hier, tête basse, non point d'avoir été sermonnée mais pour suivre son ombre ramassée à ses pieds au soleil de midi, riquiqui, tassée, écrasée comme sur une planète géante ...

 Vous pourrez pester jour après jour contre celle-là, oh je sais que vous n'y manquerez pas, user de cent leviers et chantages et menaces et promesses et douceurs caressantes : elle ne changera pas. Elle ne sait pas faire autrement sans en mourir, voyez-vous ? Rien ne pourra jamais avoir prise ... Elle EST plus fort.

Publié dans Rien de spécial

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