C'est et c'était

Publié le par Hemipresente

Lorsque nous étions pressés - je suis bien petite dans ce souvenir - il tenait ma main plus fort. Pour assurer sa prise sans me faire mal, et peut être aussi pour faire de ce contact encore une petite douceur, un câlin délicat, son petit doigt se glissait dans ma manche. Je n'aimais pas ça mais j'aimais ça. Je me pressais pour atteindre son pas, j'en faisais trois pour chacun des siens, je courais, je volais presque. Ce jour-là, si précis je ne sais pourquoi, on avançait ainsi, sans mot dire, on allait à l'école sans doute. Je le regardais par en-dessous. J'ai vu plus de choses dans ses yeux soucieux par en-dessous que je ne pourrai jamais en écrire. J'étais en amour. C'était mon papa. Il me tenait fermement, il ne m'aurait jamais laissée lâcher sa main, il ne m'aurait jamais laissée me noyer. Je le portais autant qu'il me soutenait. C'était mon papa. Empli d'amour, et de doutes, et de lendemains, empli de promesses, d'exigences, de pardons. A quoi pensait-il ce jour-là pour que cette course reste si précisément gravée comme un souvenir en eau-forte ? C'était mon papa, il était beau, plus beau que tous les autres réunis, il me récitait du Rimbaud et m'emmenait au bout du monde dans ses grands bras. Je portais un duffle-coat je crois bien, et une cagoule qui gratte. De la main gauche il tirait régulièrement une bouffée de son clope du matin. Mon papa.   

Publié dans Amours

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