Arantèle

Publié le par Marie-Laetitia

A l'angle de la pièce, mon araignée. Sa vaste toile tremble dans l'air léger que soulève le convecteur, elle ondule et se tord, retenue en deux points par les sacs demi-morts que la tissandière se garde de côté pour plus tard et qui zonzonnent encore, de ci de là, fin d'agonie, réflexes, sursauts, digestion anticipée des moelles. C'est une de ces frêles créatures au ventre en grain de maïs monté sur des échasses, comme encombrée dans ses filins, confuse, maladroite d'apparence, et pourtant précise et chasseresse dans ce mouvement démultiplié de bras avides, pourvoyeurs méticuleux de nourriture. Un souffle l'aplatit, un frôlement l'effacerait, elle n'existe que par le seul miracle de ma capacité toujours renouvelée à contenir dans les limites de la raison ma répugnance à son endroit. Je la tolère. Et pourtant ... Je la sais vivante, mobile, aux aguets, soigneuse de gagner le point le plus haut, hors de portée de mon bras emmanché d'un balai, l'intelligence du prédateur de grade inférieur, éradicable sans doute mais bien présent. Il nous faut donc cohabiter. Elle ne sait pas même que mon monde englobe le sien, et je tâche de ne pas toujours me rappeler qu'elle existe, quotidiennement nous nous croisons et nous fuyons. Je la cherche en entrant, quel point aura-t-elle gagné ? Il m'arrive de l'oublier tout-à-fait ! de la nier, de longues semaines ! de l'enfouir, de la cacher profond, loin, derrière, de feindre de ne pas voir les cadavres minuscules au bas de sa toile... Cette trêve bancale dure parfois des mois ... Mais toujours elle demeure. Ni plus grosse, ni plus légère qu'avant. Aussi éternelle que l'herbe.


Publié dans Humeur du jour

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