- 27°

Publié le par Hemipresente

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Je suis sûre qu'il a bougé.
Autour de moi, devant, derrière, l'épaisseur du brouillard fait tampon avec tous les bruits environnants qui m'assaillent pas après pas, comme le fond d'un vieux jeu vidéo.

Il a bougé ! Là cette fois je n'ai plus aucun doute. Le pont a bougé. Sous la rafale, la bourrasque, le tablier s'est soulevé d'un minuscule millimètre puis est retombé. Je me tétanise et agrippe la rambarde toute proche. Mon gant en laine bleue reste collé au métal glacé et je n'ose faire d'à coup pour le retirer de peur de me retrouver le cul par terre après cette infime chiquenaude à mon précaire équilibre. Depuis quatre jours, la glace a pris possession du monde, et pour emmurer tout à fait la ville, ce matin le brouillard est venu prêter main forte. En-dessous, je sais qu'entre les piles du pont se balladent des blocs de glace qui craquent et grincent. - 27°C ils ont dit à la radio. Je me demande bien pourquoi on nous laisse aller au collège par un froid pareil, alors que les parents eux ne bossent pas bordel ! A la maison, le givre gagne les fenêtres par les trous d'aération, ça grimpe en transparence puis ça s'opacifie d'un coup si on y met le doigt ;  avec maman on a dû s'y coller au tournevis et au sèche-cheveux pour dégeler les vitres, trop peur qu'elles pètent. Depuis le balcon de notre cinquième étage, on a pleine vue sur la Seine gelée, complètement prise ; pourtant dessous les forces de sape travaillent et les eaux liquides enterrées font craquer la carapace qui se fissure et se reforme en hurlant. La nuit dernière la ville ne respirait plus, aucun train, pas de voiture, la mairie a fait rafler tous les sans abri qui étaient pas encore crevés et de force on les a installés dans les gymnases. Y'a plus sport. Dans ce silence qu'on croirait immobile, les ossatures de toute chose habitée craquent : maisons, immeubles, prennent vie à la nuit tombée, irrigués de l'intérieur par toute la chaleur des humains reclus.  Et ça craque  et ça se disloque, et on écoute yeux grand ouverts dans le noir le vent gris bleu entre les piles du pont. Fffffuuuiiiiiiiiiuuuuu.... fiiiiuuuuuuuuuuuuuuu......  et toute la nuit j'ai vu sous mes paupières les grands loups noirs aux yeux jaunes remontant avec la Peste et les famines d'hier, horde silencieuse, les dévoreurs, les rats chassés des égouts.

Je tire un bon coup et décolle mon gant. J'ai distinctement aperçu un phoque plonger depuis la rive ! Mon écharpe collée sur la bouche a étouffé le "oh!" et le léger halo de chaleur humide est saisi dans les replis du tissu, cristallisé, du son solide. Je reprends ma progression glissée, maladroite, j'ai deux pantalons sur mon collant, trois pulls, une paire de collats de laine dans mes bottes fourrées et sur la tronche une de ces "chaussettes" qui seront encore à la mode quelques années et qui nous garantissent au moment du déballage quotidien une belle hilarité, cheveux à la verticale crépitant leur insoumission, oreilles en feu et nez qui coule, qu'ils sont beaux qu'ils ont pas chaud les petits sixième ! Moooorts de riiiiire hier d'assister pour une fois à l'arrivée en moonwalk de la prof de maths monobloc dans sa doudoune, le blase en gyrophare sous son bonnet, qui a carrément apporté en cours son radiateur soufflant, du coup on voulait même plus sortir de la 23. Dans la cour on n'essaie plus de faire des boules de neige, le principal l'a interdit, c'était plus de la neige qu'on se balançait mais des putain de glaçons, et quand ça lui a pété son carreau vu la température il a guère apprécié, le pauvre "moumoute", déjà qu'hier je l'avais quasi tondu par mégarde en le ratant d'un ... cheveu ...
Je serre bien fort les mains sur la tasse de chocolat chaud qu'ils ont décidé de nous distribuer, c'est cool, ça et les pains au lait pour la caisse de l'école, c'est royal. J'aimerais que tous les hivers soient comme ça !
N'empêche, toute la Seine gelée ! c'est beau, c'est un truc incroyable, je ne suis pas sûre que je le reverrai un jour, toutes les péniches qui sont arrivées là par hasard se font des rêves de grand nord "dis on dirait que je serais un brise-glace ..." et les gamins qu'on voit que quelques jours se sont installés pour un moment à nos côtés en classe. Les RER C sont à l'arrêt au stand, tous les caténers d'Ile de France ont dû péter. On écoute les infos et on guette les pannes de courant. Pour le soir, j'ai une lampe de poche dans mon sac à dos et j'évite l'ascenseur, brrrr me retrouver coincée là dedans .... Encore heureux qu'on a le chauffage central !
Pour rire on a mis le chat sur le balcon avec Matthieu. On l'a pas laissé longtemps hein, juste qu'il comprenne par les coussinets et qu'il arrête de gueuler le matin pour sortir. Quand on l'a fait rentrer il s'est précipité sur le radiateur où il s'est laissé dégouliner de bien être, bourrelets abandonnés, il ronronne encore je suis sûre, tout desséché dedans et moite dehors. Beurk.
Alors que j'avance à tâtons, à peine troublée par les rires ou les exclamations de ceux qui me précèdent ou me suivent, je finis par me persuader que va sortir de l'ombre, là, maintenant, une bête immonde à crochets, à venin, mes poils de bras se hérissent sous les multiples couches et mes cheveux parviennent une seconde à gagner la bataille des planètes contre l'acrylique de ma cagoule. On est de moins en moins nombreux en cours, la vie prend des airs inédits et les profs s'apprivoisent.
...
Brouillard ce matin, intense, on n'y voit pas au bout de son bras. Lorsque je m'enfile dans la courte rue en face de chez moi, minuscule sente pavée où piétons et voitures ne passent pas de front, un frisson du fond des âges me parcourt l'échine... Et s'il y avait devant, ou derrière, une bête immonde à crochets, à venin ... Et si l'hiver, cette année, rameutait avec lui les hordes de loups et les rats chasseurs ... Je hâte le pas et j'écoute en souriant craquer les os de mes bras et la Seine.

Publié dans Quand j'étais

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