Les rapat' les expat'

Publié le par Hemipresente

La nuit tombe sur le quartier. Au loin la mer est calme. La ville n’a pas tremblé aujourd’hui, aucune explosion n’est venue troubler son agitation coutumière, on aurait pu croire que tout était redevenu normal, on aurait pu jouer à faire semblant d’oublier les troubles récents, les morts, la division de la population en factions ennemies. Mais depuis une heure déjà le couvre-feu a fermé les paupières et ravivé les rancoeurs à toutes les fenêtres des colons.
Les trois filles sont rentrées entières aujourd’hui encore, et la mère remercie son Dieu, en serrant si fort son crucifix que ses articulations en blanchissent. Agenouillée, la tête baissée, elle joint à ses remerciements une demande, une prière muette, qui s'échappe de chaque fibre de son corps, une prière pour ce pays qui est le sien depuis toujours, parce que sa mère y est née, que son père et ses frères y sont morts. Elle n'essuie aucune larme sur sa joue : depuis quelques jours elle ne pleure plus. Elle se relève simplement, et porte son regard vers l'horizon sans lumière.
Les filles sont rassemblées dans la salle à manger, elles attendent. Chacune a posé devant elle une casserole et une cuillère en bois. Leur père, silencieux, l'orgueil illuminant ses yeux bruns, ouvre les battants de la fenêtre, repousse les persiennes. La mélopée grave, scandée des quatre coins de la ville, monte, enfle, gonfle, s’insinue dans la maison. Le temps d’attraper le mouvement, de se mettre au pas, et les filles se mettent à frapper en cadence : UN-DEUX-TROIS ... UN ... DEUX ! .... UN-DEUX-TROIS ... UN ... DEUX ! percussion aux mille, aux dix mille voix. Ma mère a neuf ans. Elle tape, fort, depuis une demi-heure déjà. Les sifflets résonnent, au loin, une explosion a retenti à l’autre bout de la ville, les sirènes des secours, des policiers, des gendarmes, se répondent de loin en loin, se rejoignent, puis s’éloignent de nouveau. Insoucieuse de ces tapages, la rumeur s'amplifie. Elle tape et se sent tout entière happée par ce rythme qui scande les mots dérisoires de l'Histoire qui se noue ici, dans le sang déjà : AL-GE-RIE FRAN-CAISE ! Ma mère, elle, ne comprend pas : l'Algérie c'est son pays, la France c'est sa patrie, où est la dichotomie ? A l'école communale, elle apprend aux côtés des petites filles de toutes origines, arabes, kabbyles, berbères, l'histoire de France et récite sagement "nos ancêtres les Gaulois..." ; en cours de géographie elle apprend le Rhône, le Rhin, la Loire, le Mont Gerbier de Jonc, les cultures maraîchères du Limousin ... Sur les cartes de France l’Algérie est hors champ, de l’autre côté de la mer, on y vit mais on n’en apprend ni l’histoire ni les paysages.
Elle tape plus fort et la sueur ruisselle sur ses joues. Il fait lourd, les moustiquaires tirées devant les fenêtres se couvrent de papillons nocturnes qu'elle ne reverra plus en métropole. Elle tape de toutes ses forces, la charge de cavalerie de cent mille petits tambours dispersés dans la ville la fait haleter à son rythme. Par la fenêtre elle écoute respirer le port d'Oran, les ruelles, les maisons blanches, elle aperçoit la mer si calme. Elle regarde mon grand-père, les yeux perdus dans le vide, dans l'avenir de ses filles qui lui sont tout, même s’il ne saura jamais l’exprimer. Elle le regarde et la dureté de ses yeux, le tranchant de son profil, la font frapper plus fort encore.
D'un coup les batteurs de toute la ville s'arrêtent, le tumulte s’apaise, et le silence qui suit est plus signifiant encore. Toutes ces voix demain ne seront plus part au chœur de ce pays, toutes ces voix demain se seront tues ici.
Dans la maison plus un seul mot ne sera échangé. Chacun regagne son lit dans la moiteur de mai, à tâtons. Pour elle, la petite, la cadette, qui ne comprend pas, la fièvre persiste longtemps. Allongée sur son lit, les yeux au plafond, elle murmure à ses soeurs endormies "dis, c'est comment la France ?" n'obtenant d'autre réponse que leur souffle régulier qui finit par la bercer.

Elle est arrivée ici française, elle avait quatorze ans. Elle fut accueillie en étrangère. Déracinée, elle a construit sa vie ici, a très vite cessé de regarder de l'autre côté de la mer, en arrière. Les photos de son enfance lui semblent étrangères, décalées : une petite fille oliveâtre en robe blanche, anglaises impeccables, perpétuellement bronzée, les bras nus, le sourire éclatant. Elle se voit et moi je la reconnais, elle a tiré un trait sur l'enfance et sur le pays dans un même mouvement.

Je tirerai un jour le fil invisible qui me relie à ce continent que je ne connais pas et qui m'appelle, je remonterai la piste de cette petite fille née ailleurs. Je voudrais comprendre comment elle a grandi, comment elle a tourné la page, comment, seule des trois, elle a su admettre l'inexorabilité de ce qu'elle a vécu, comment, seule des trois, elle a su ouvrir son esprit, repousser tout racisme et toute haine, comment, seule des trois, elle est devenue quelqu'un de bien qui ne s'arrête ni à la couleur de la peau ni à l'accent ni aux coutumes. Elle est formidable ma mère.

Publié dans Pseudo analyses

Commenter cet article