Au creux de la ronde

Publié le par Marie-Laetitia


Je tiens ta petite main dans la mienne. Tu ne dis pas un mot. Tu sembles repasser un à un des gestes, des paroles, et je contemple ta concentration posée, contenue, avec tendresse et émotion. Ce matin tu as le trac, un trac monstre, il ne te lâche plus depuis deux jours, hier soir tu me confiais dans un sanglot ne même pas vouloir venir, tu en as pleuré la tête dans ton coussin, cachée, vaincue ... J'ai dit les mots, les seuls possibles mon amour, je ne t'ai pas laissée t'enfermer dans cette peur qui se serait alors muée en panique à la prochaine représentation, j'ai cédé pour le judo mais non, pas pour le spectacle, tu iras mon coeur, tu iras et tu y arriveras et petit à petit tu dompteras cette angoisse paroxystique des anxieux dont tu fais hélas partie, parce que le cerveau, merveilleux calculateur de statistiques, doit plier devant le nombre, la répétition, la régularité, des succès bien réels face à la masse des échecs redoutés.

Dans le préau tu te coules hors de ma vue pour rejoindre ta classe, du bout de l'oeil je t'aperçois riant aux éclats avec ta grande copine la pestouille Manon que tu détestes et chéris tour à tour, là, tout ira donc bien, l'étau autour de ta gorge se desserre, je prends pour moi seule tes craintes et lisse mentalement du doigt mes plus jolis grigris.

Lorsque nous entrons dans la salle pour prendre place, dans un brouhaha festif, joyeux, relevé d'éclats de voix et de rires nerveux,
vous êtes déjà en ordre, classés par taille pour chanter. Toi, toute menue et frêle avec ton année d'avance, tu trônes au premier rang, mains bien à plat sur les genoux sauf lorsqu'il faut replacer derrière l'oreille cette mèche trop courte dont l'élastique ne peut attraper la pointe. Tu es celle à qui la maîtresse confie sa partition entre deux chants. Tu es celle qui articules et guides les autres. Tu es celle que les camarades regardent et guettent en reprenant leur souffle. Et tu ne le sais pas, tout cela. Tu es mon centre du monde, mais tu ne perçois pas que pour d'autres déjà tu es quelqu'un, un petit quelqu'un de plus. Je suis fière, bêtement, oui, comme une maman chat, juste animalement. C'est la mienne, vous voyez celle-ci qui chante si bien ?

C'est ta troisième et dernière année de maternelle, et ... Oui je pleure chaque année, de te voir si magnifique, de fierté, de nostalgie anticipée, de te voir grandir, de voir un tout petit morceau de tout ce que tu apprends lorsque tu vis ta vie de petite fille, le résultat de tout ce temps que tu passes chaque jour loin de moi et qui te pèse, à toi, de moins en moins ... Je m'éloigne volontairement de ton papa, voilà ainsi tu es à moi seule, et mes émotions se livrent sans fards, sans complexes non plus, je n'aime pas qu'il me voie pleurer même pour du bonheur, ça me l'attristerait.

Comme tu es sérieuse, appliquée, belle, sereine à présent, je distingue ta voix au milieu des autres, je la connais si bien ! Elle est difficile la chanson, et tous les parents serrés les uns contre les autres sur les quelques bancs et debout en fond de salle se laissent parcourir par un même frisson d'orgueil, qu'ils sont beaux, ce sont les nôtres.

Les applaudissements déferlent à vous étouffer, vos sourires nous font frapper plus fort encore, des sifflets, des "encore !", des "bravooooo !" et je ne suis pas la dernière, qu'importe le regard des autres, moi je veux que tu m'entendes ! et tu m'entends et me souris.

Nous sortons quelques minutes, une autre classe est en scène, et lorsque nous revenons enfin, tout a été chamboulé, les bancs repoussés ... place à la danse. Ta petite moue concentrée me donne une seconde d'anxiété mais non, je te fais toute confiance, et si toi tu ne le sais pas, moi je ne doute pas une seconde que tout ira bien.

Vous formez la ronde. Tu ne souris plus du tout. La musique commence, vous tournez, la musique s'arrête ... La maîtresse qui passait derrière vous te pousse tout doucement au centre de la Ronde, te voici seule en scène mon amour ! mon coeur bat à se rompre ! Seule, souple, appliquée, tu exécutes les trois petits pas qui lancent la danse et vas chercher celui à qui tu passes le témoin et que tu fais entrer avec toi dans le cercle. Tu ne m'avais rien dit ma douceur, pour ne pas gâcher la surprise, et voilà d'où te venait toute ta peur, comme tu es forte déjà, pénétrée de l'importance de ton secret, comme tu m'impressionnes ma fille, ma tendre sauvageonne, comme je t'aime. Je t'aime, je t'aime, je t'aime, grenouille, libellule, papillon, et lorsqu'enfin libérée tu viens te jeter dans mes bras je te respire comme aux premiers jours, le nez dans tes cheveux, dans ton cou, et tu t'abandonnes comme tu le faisais alors. Que jamais cela ne cesse.



Publié dans Amours

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Mariléti 10/07/2008 10:16

Bonjour Réverbères, bienvenue dans mon chez-moi. Désolée de n'avoir pu vous répondre plus tôt, j'étais entre deux mondes, changeant de provider et ne pouvant me connecter du boulot ! Terrible pour une addict comme moi !

Comment cela s'est-il passé finalement ?

Réverbères 03/07/2008 21:34

Cette émotion de voir la chair de notre chair se lancer dans la vie… elle ne vous quitte jamais, heureusement !
Demain, je vais assister à la proclamation du diplôme d'architecte de ma fille aînée… j'en ai déjà les tripes toutes retournées !
Que jamais cela ne cesse !

Filleke 02/07/2008 16:04

Et évidemment encore une fois, tu décris à la perfection, avec exactitude et sensibilité c qui se trouve caché là, au fond du coeur.
Bravo.

Marie-Laetitia 03/07/2008 14:22


Merci ma douce.


Florent 02/07/2008 12:28

Faire passer l'émotion, même auprès de quelqu'un qui n'a pas d'enfant (mais ça viendra) ça me semble un joli tour de force. Ou en tout cas la preuve (s'il en fallait) d'un talent certain.
Bref, je suis toujours aussi fan de tes textes, et heureux de constater que les cartons te laissent parfois un peu de répis pour nous faire les faire partager (les textes, pas les cartons).

Marie-Laetitia 03/07/2008 14:22


Mouais moyen le répit ! Enfin bon on va pas se plaindre hein, c'est bientôt les vacances.