La maison du ruisseau

Publié le par Marie-Laetitia

 

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Un chemin sec que la voiture déchire à chaque passage dans des frôlements de buissons immenses. Contre les vitres remontées, de longues lianes crochues alourdies de mûres sanglantes accompagnent une seconde ma progression, me retenant, me relâchant dans un spasme vers l’arrière, refermant la béance un instant consentie. Les derniers centimètres sont un arrachement végétal, les feuilles déchiquetées volent, les parfums explosent en gerbes.

Je débouche, un peu exsangue, souffle court, échevelée, dans la cour blanche ; elle est toujours là. Elle est toujours là ! La maison invisible, en contrebas de la route ; elle s’appuie sur un rideau de peupliers et de saules bordant la rivière presque morte, gargouillis ténu sur la pierraille mate de chaleur ; elle ouvre ses portes et fenêtres sur une courette blanche semée de cailloux brun-rose, poudreuse, où s'aventurent aveugles les jeunes chênes en avant-poste des bosquets plus denses, un peu plus près chaque année. Il faudra repousser l'envahissement de nouveau, bêche en main, front ruisselant, désarmer, désunir terre et racines, extirper, extraire, entasser, et parfois au milieu une truffe naissante !
Entre les feuillages le regard s’oublie dans les lignes de fuite des parcelles au loin plantées de vignes, damier du vert tendre au vert foncé soulignant le relief léger des coteaux dont il épouse les formes comme un Vichy sur tes hanches.
Je t'ai cent fois vanté la beauté, le secret, le mystère silencieux de ma maison, son fronton de trois-quarts, fendu comme une figue chue et rescellé, cicatrice de son grand âge, ses murs blancs vieillis aux pierres râpeuses, son toit décati que je ne peux me résoudre à refaire, et tu as enfin cédé, consenti, à nous rendre visite.
Je lui parle.
Elle va te connaître.
Personne avant toi n'est venu jusqu'ici.  
Personne d'autre ne viendra, après. Tu seras la bonne ou la dernière.
Je pose la main sur la poignée de la porte d'entrée, qui grince aimablement à mon retour ; les gonds, la serrure, comme délassés dans un bâillement, m'accueillent ensommeillés « ah, c'est toi ? ». Je tourne, pousse, un coup d'épaule, la fraîcheur du dedans mâtinée d'un parfum lavande-moisissure-de-livres me saisit... Chez moi. Dans la semi-pénombre douce de midi, dans les lumières des fentes des volets, j'ouvre une à une les portes du rez-de-chaussée, tous les airs se mélangent, les pièces rendues à la vie communiquent et se parlent, cuisine, bibliothèque, salon, lavande, moisissure, thym séché ... Les fenêtres resteront closes jusqu'à ce soir.
Je retourne à la voiture écrasée en pleine clarté ; je libère le chat mou et le chien surexcité. Chacun à sa façon reprend ses marques. L'un s'étire, interminable, puis se dirige, benoit, jusqu'au puits, pour s'y étaler en flaque noire poilue ronronnante. L'autre vaque à ses impératifs territoriaux, délivrant ici et là un minuscule jet d'urines et un aboiement bref. Les ennemis improbables sont prévenus.
Je m'assieds sur le banc surplombé par le balcon du premier étage, tête à l'ombre j'étends mes jambes au soleil. J'observe les changements subtils qu'une saison écoulée a imprimés au paysage su par cœur. Je t'envie le regard neuf que tu poseras sur cet ici et maintenant qui seront pour toi premiers. Que verras-tu ? Je ferme les yeux très fort, puis les rouvre.
La maison de pierre douce et lisse, claire comme du nougat, s'abrite au bord de l'eau sous des saules et bouleaux alanguis qui traînent dans le courant paresseux des branches molles, abandonnées. L'œil un peu reposé et qui veut bien guetter suit sans effort le manège miniature des insectes. Sans cesser jamais, décollent puis se reposent de fluettes demoiselles aux ailes teintées de bleu, que la faim taraude mais que bien vite la chaleur de quatorze heures rabat, assommées, sur une feuille tendre entre deux taches de soleil. Elles décollent et se reposent, plus bas, un peu plus bas encore, et leurs tulles palpitent au petit vent frais que l'ondoiement du ruisseau déploie sur quelques centimètres, comme soulevant la couette estivale à grand peine pour tenter de respirer. Le péril est grand à s'approcher si près ...
Au centre de la cour, le puits condamné, de pierre blanche brique rouge et bois, chaulé de si frais qu'il fait plisser les yeux, draine et oriente, phare miniature, toute la foule dense et ouvrieuse des butineurs. Autour de lui leur vol ordonné épouse les volutes ascendantes, les courants invisibles, ici chaud, là frais, aspirant, repoussant ...
J'ai fixé sur ton GPS un point de guidage. Tu seras là ce soir. Je t'espère et te devine, je t'anticipe. Je te prendrai la main, la bouche, et les seins, puis nous irons visiter et habiter pièce après pièce ; elles atteindront dans tes chuchotements, tes éclats de rire et de voix, à une dimension qu'elles attendent depuis toujours, et leur couleur nouvelle sera fixée, accrochée aux murs en lieu et place des tentures immuables qui les habillent, pas de retour en arrière possible.
Je frissonne sous la brise chaude.
Je me lève.
Une dernière fois je visite cette maison qui n'est qu'à moi.
Le grenier ... la cuisine ... la chambre ...
Je t'attends, t'espère et te crains. Désir qui se rêve, inassouvi et toujours renouvelé.

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alex 28/11/2007 14:39

ba c'est malin ! Ca fait 3 heures que j'ai Nino Ferrer qui sifflote dans ma tète !

alex 28/11/2007 10:54

Ce qu'il y a de plus beau ici, c'est qu'on a presque pas envie (j'ai dit presque, la curiosité c'est tout ...) de la voir la maison. Odeurs de truffes, de terre, de vieilles pierres encore bien debouts... . C'est quand la cremaillère?

Kiki 25/11/2007 16:14

C'est beau, l'a-mûres!

marie. 25/11/2007 15:08

j'espère que tu lui as bandé les yeux ?