A la chasse aux papillons

Publié le par Marie-Laetitia

L'heure propice dépendait de l'espèce recherchée.  Mon père marquait une préférence très nette pour les diurnes, frêles, qu'on attrape à la volée, et nous partions souvent après ma sieste. Le gros corps des nocturnes le dégoûtait un peu je crois, et demandait un travail de mise en forme s'apparentant pour certaines espèces à de la taxidermie miniature peu ragoûtante. 
On m'oignait de crème solaire qui sentait le ballon de baudruche, un large chapeau de paille noué autour du cou me protégeait la tête et les yeux, j'enfilais des chaussettes de coton qui grinçaient légèrement contre la moiteur de la peau et qu'il fallait tortiller méthodiquement alors que j'étais affreusement pressée, puis je laçais mes chaussures, sandales de cuir semi-ouvertes laissant respirer la peau, et attrapais enfin mon petit filet de treillage fin, vert, rigide, en cône, chinois agrémenté d'un manche, que j'avais déposé la veille dans le porte-parapluie. En Luberon, un porte-parapluie l'été ne sert guère qu'à cela... 
Mon père possédait, lui, un immense filet de gaze grise qu'il portait nonchalamment sur son épaule libre ; le moindre souffle d'air le faisait flotter derrière lui, étendard imposant et léger où se prenait souvent un insecte indésirable que l'on délogeait avec plus ou moins d'égards selon son statut. Les piqueuses avaient ainsi droit à toutes les précautions : ma mère et moi nous écartions à cinq ou six pas tandis que mon père leur indiquait prudemment la sortie ; il arriva souvent qu'elles tournoient agacées autour de lui en rondes saccadées, exaspérées et bruyantes, et j'admirais, terrorisée, l'audace de ces bêtes minuscules. Ma mère, allergique, serrait un peu plus fort ma main, et contrôlait une fois encore la présence dans la besace de l'ampoule de polaramine. 
Nous marchions sur deux lignes, frappant les herbes hautes du chemin de nos bâtons. Quelques jours plus tôt, ou l'année d'avant, ou peut être cela se produisit-il plusieurs fois, mon père était revenu blême, migraineux et l'estomac retourné d'une promenade solitaire : il avait dérangé dans son hébétude brûlante une vipère enroulée sur elle-même qui, surprise et retraite coupée, s'était dressée en sifflant. Nous en avions tous tremblé, et cette menace permanente qui cachait dans chaque touffe sèche des serpents fantasmés qu'il fallait avertir assez tôt et faire fuir transformait ces balades en aventures de pilleurs de tombeaux. Sans doute, nous empruntions toujours les mêmes chemins, mais nos découvertes étaient toujours différentes et je ne garde que la mémoire des trésors révélés. 
Mon monde était peuplé d'un bestiaire fabuleux. Machaons, porte-queues, flambés : mes zèbres ; petites tortues, grandes tortues ; chenilles de toutes les couleurs, hérissées de piquants factices, cornues, immenses, poilues, que nous regardions dévorer une feuille assez longtemps pour entendre le bruit de leur mastication goulue et méthodique ; coléoptères bleus et verts métallilsés dévoreurs de souches pourries ; larves grasses à la blancheur translucide révélant leurs organes fragiles ; fourmilières de la hauteur d'un homme abritant des millions d'individus et qu'on sentait vibrer autour de soi ; rhinocéros, lucanes, coléoptères énormes au vol diagonal bruyant et lourd, qui venaient parfois s'écraser contre un arbre, recrus de fatigue. 
Lorsqu'enfin après plusieurs essais et des captures inutiles, mon père apercevait le papillon de ses rêves, je le regardais s'agiter dans un ballet tour à tour grâcieux et cocasse, le geste précis et technique se muait dans la précipitation en gesticulations burlesques - parfois malgré lui parfois pour m'amuser je gage, qui le faisaient souvent éclater de rire. Enfin, il l'avait attrapé ! Il le guidait vers le fond du filet, expulsant autant que possible les indésirables pris avec lui dans la nasse, et me le nommait. Mâle et femelle étaient aussi bizarrement assortis que peuvent l'être parfois les gens, l'un petit et trapu et terne, l'autre vaste, coloré et grâcieux. Le Petit Sylvain, le Vulcain, le Mars, tombait dans son bocal de collecte, lesté de plâtre cyanurisé. Je détournais la tête tant que durait l'agonie ; je nous sentais un peu sales, voyeurs ; cette mise à mort mettait aussi un terme à la promenade et je savais qu'au retour il faudrait apprêter l'insecte, étendre ses ailes avec mille précautions, pinces à la main, le maintenir ainsi écartelé par de fines bandelettes piquées dans les supports, un pour chaque aile, de part et d'autre du corps, puis laisser sécher... C'était moins joli que la chasse. 

Publié dans En douceur

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marie 01/06/2007 12:55

je suggère que t'envoie un truc à lire, pourquoi là, c'est ma pause et que tu fais ch...
dis, toi qu'es juriste, t'aurais pas une idée de ce que peuvent être des "debenture seats" à Twickenham ?
Twickenham étant un stade où l'on joue au rugby outre manche, seat un fauteuil, et debenture seat un privilège de riche. Bon, si y'en a qui savent, y disent.

th�éo 29/05/2007 19:48

Ainsi c'est donc toi, Ada, la fille de Nabokov !

Marie-Laetitia 29/05/2007 14:08

veuve noire dans du white spirit, tres vivace aussi !!! pi resistante la saloperie
j'adore les salamandres ! j'en ai une en bois là sur mon bureau du bureau ! ^^

marie 29/05/2007 14:02

ha, du miel dans les souvenirs !
je te raconte pas l'état des tiroirs dans dix ans.
tiens, le plus vivace de mes souvenirs d'enfance, c'est une salamandre plongée vivante dans du formol. j'en cauchemarde encore, avec l'odorama, qu'elle fait basculer le bocal et revient se venger. c'est comme ça que j'ai entendu parler de françois premier pour la première fois, d'ailleurs, pour moi il reste le roi des salamandres. pas de marignan.

Marie-Laetitia 29/05/2007 13:43

nostalgique .... oui sans doute un peu.
Attentive à retrouver ce qui rendait l'instant magique parce que je me demande toujours si moi je vais savoir, je sais, mettre du miel dans les souvenirs de mes filles ...