Dessiner

Publié le par Hemipresente

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Tes doigts sont bien assurés sur le corps du feutre, le pouce et l'index forment une pince solide et maniable, et les trois autres, repliés en reposoir, assurent la maniabilité optimale de l'instrument. Tu as cinq ans je crois.
Ton sourcil un peu froncé montre l'intense concentration où te plonge ton imagination et sa transformation en images, sous mes yeux.
Tu ne sembles pas pleinement satisfaite de tes créations, ces temps-ci, et je soupçonne une pique mordante de ta chipie de meilleure copine, que t'aura-t-elle donc dit cette fois ? Ton menton repose sur ta main gauche bien ouverte, la lèvre supérieure vient recouvrir, dans un léger pincement de la bouche, ta lèvre inférieure, et je vois naître la petite fille aux étoiles, en monochromie puis en couleurs.
Comme tu t'appliques !
"Celui-ci maman, tu pourras le mettre dans ton bureau !" Il ira rejoindre les cent douze autres dont j'ai tapissé le mur, mélangés de photos, de mots doux, de tendresses, il ira m'ouvrir une fenêtre sur toi, à l'abri de tous les regards.
Enfant, j'aimais aussi me perdre, comme tu le fais aujourd'hui, entre deux arabesques folles, deux brins d'herbe que l'ivresse du crissement de ce feutre-là ce jour-là sur ce papier particulier transformait bien vite en forêt vierge, en liserons grignoteurs d'espace. Je laissais mes mains agir, mon regard se tourner vers l'intérieur ; une demi-torpeur m'envahissait, mes yeux se voilaient, je chantonnais et tortillais mon doudou, et dans cet état presque hypnotique je m'abandonnais à l'extase toujours prolongée du détail, torturant sans fin la boucle de cheveux, le damassé de la veste, les feuilles de l'arbre ...
Je te contemple, en silence, admirative et nostalgique de ce monde intérieur que je devine étrangement familier mais qui n'est qu'à toi. Je suis ta soeur aujourd'hui, je marche en égale dans ton jardin, et c'est toi qui me prends la main.

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