De nouveaux lecteurs arrivent sur ce blog, je vous livre donc, en redite pour les plus anciens j'en suis
désolée, le début du roman que j'écris depuis bientôt deux ans, les toutes premières pages. Il a bien avancé depuis et j'espère le mener à bien d'ici la fin de l'année 2009. Il s'étend plus que
je n'escomptais en démarrant...
Bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser vos commentaires.
Elle lui donna le jour, comme il arrive bien souvent, au petit matin, après une longue nuit de sang et de cris, comme si les ténèbres se déchirant la mère s'autorisait à laisser venir l'enfant . L’angoisse, pointe persistante entre deux côtes, aiguillon, poignard, s’était resserrée, semaine après semaine, car le bébé, son quatrième déjà – les trois premiers avaient été bien placés et chèrement acquis – ne bougeait pas. Les ruades épuisantes en soirée, les nuits hachées à maudire les retournements successifs tête en haut tête en bas, la vésicule talonnée, le souffle coupé, tous ces petits gestes automatiques qui laissaient deviner les mouvements involontaires des premières semaines du nouveau-né, rien n’avait eu lieu. A chaque visite, la sage-femme avait tenté de la rassurer, avec chaleur au début puis lassée de ces atermoiements hormonaux, plus mollement : le cœur battait fort et vite, le monitoring enregistrait des mouvements réguliers signant une activité foetale normale, la hauteur utérine croissait harmonieusement et l'on pouvait supposer qu'il en allait de même pour l'enfant, elle prenait le poids qu'on attendait qu'elle prît ... Elle entendait tout cela, reportait scrupuleusement sur son carnet de suivi toutes les mesures qu'on lui avait livrées ... Elle se prenait à rêver d'échographie secrète, même au prix de toutes les années de prison encourues. Elle s’en ouvrit une fois à voix basse à une vieille infirmière aux allures de mère supérieure, celle-ci écarquilla ses gros yeux qui repoussèrent si haut ses sourcils touffus dans une mine atterrée qu'ils rejoignirent sa frange trop courte poivre-et-sel et y restèrent un long moment : elle savait bien que c’était interdit, que l’équipe chirurgicale au grand complet avec un plasticien, un chirurgien cardiaque, un orthopédiste, tous ceux susceptibles d’intervenir sur n’importe quelle malformation seraient présents à la naissance, autour d’elle ou au plus près, disponibles, ce n'était pas sa première grossesse que Diable, elle devait connaître la législation sur ce point, intransigeante, la santé publique passait avant tout, on n'avait pas le choix ! Elle s’était radoucie quelque peu devant les yeux embués de la jeune imprudente : allons, tout irait bien, il n'y avait pas de raison, il ne fallait pas avoir tant de craintes, qui étaient mauvaises pour le foetus, et puis accepter quoi qu'il advienne tous les enfants que Dieu voulait bien encore donner, il y en avait si peu. Alors elle s’était résolue à taire définitivement ses peurs : elle ne pourrait pas faire comprendre à ces femmes au ventre creux l'indiscutable pertinence de ses sensations.
Malgré tous les indicateurs objectifs qu'on lui opposait donc mensuellement, chiffres et courbes et normes et percentiles, en dépit des tintements et soufflements réguliers des machines autour d’elle qui ne s'émouvaient ni plus ni moins de ses angoisses que le personnel hospitalier, malgré toute cette apparence de normalité, elle n’était jamais rassurée plus de quelques heures, le temps de regagner sa chambre, de retrouver sa place sur le sofa et son zapping muet, de reprendre son observation méticuleusement anxieuse de cette presque immobilité. Elle lui parlait, posait une main douce sur son ventre pour chercher sa tête et l’ayant trouvée – il ne se retournerait sans doute plus à présent, le terme était bien avancé – appuyait un peu plus fort sa caresse en entonnant un chant grave, bouche close, menton reposant sur la poitrine, rumination mélodique. Il bougeait en réponse, bien sûr, mais il répondait mollement ; elle le savait vivant, sans nul doute, mais … différent.
Lorsque la grossesse atteignit enfin le seuil de viabilité, elle commença de lui parler en secret, de le presser de hâter sa sortie. A trente-huit semaines enfin, elle perdit les eaux. Elle fut conduite à l’hôpital alors que les contractions se rapprochaient déjà à deux minutes d’intervalle, elle avait connu trois accouchements longs et dès le premier on l'avait avertie, col hypertonique. Elle savait qu’il lui faudrait composer sur la durée avec cette douleur croissante alternant élancements insoutenables dans tout le ventre et sourde traction des lombaires. Elle savait faire. A trois doigts, les futurs parents la rejoignirent en salle de travail. Elle avait obtenu que l'on attendît ce stade avant de les prévenir. Ils s’étaient montrés, dès le premier jour, attentifs, doux, prévenants. Elle, timide, retenue, posa doucement une main près de la sienne, sur le drap qui la recouvrait encore, et lorsqu’elle la lui attrapa pour s’y accrocher dans un spasme elle sourit enfin largement, compassion impuissante et tendresse, il fallait aussi qu’elle souffrît dans sa chair, c’était bien. Lorsqu’elle fut ouverte à cinq doigts, elle n’y tint plus. Elle fit approcher la mère « Ne venez pas ! Ne venez pas oh je vous en prie ! Quelque chose ne se passe pas normalement, je le sais, ne venez pas ! ». Le sourire ému laissa place à la perplexité, et après un long regard chargé de sens et pour l’une et pour l’autre, à l’inquiétude la plus vive. Elle n’eurent guère le temps de s’en dire plus… Elle avait perçu de la gestante une part des doutes qu’elle étouffait et taisait depuis de longues semaines … « Pardon ! »
Elle se revit à l’agence, étudiant méthodiquement, presque scientifiquement, les fiches des jeunes femmes fertiles
qui avaient été dépistées et correspondaient à son ethnie, arrêtant son choix sur une dizaine de porteuses potentielles. Une seule fut commune avec celles choisies par son époux, une jeune Marie
de vingt-quatre ans ayant déjà enfanté trois beaux bébés nés à terme à plus de quatre kilos par voie basse sans complications et sans souffrance fœtale. Leur choix conjoint étant fait, le passé
médical de la jeune femme leur fut exposé en détail sans que son portrait leur fût encore communiqué. Du fait de sa solide constitution tant physique que mentale, de sa cotation exemplaire tout
au long des grossesses et des allaitements, il tenait en quelques mots : elle était invraisemblablement saine, large, bonne laitière, faite pour enfanter ! Elle avait en outre reçu une éducation
tout à fait exceptionnelle pour une personne de sa condition puisqu'elle savait non seulement lire écrire et compter, mais chanter et déchiffrer. Ses premiers maîtres, grands amateurs d’art
lyrique, avaient détecté dans sa voix méridionale chaude et lourde, faussement rauque, toute la richesse d’une alto et lui avaient fait enseigner le chant prénatal. C’est ce dernier point et leur
recommandation enthousiaste figurant au dossier, qui avaient emporté l'immédiate adhésion du couple, elle soprano et lui violoncelliste. Le cuissage se déroula correctement ; elle n’était point
vilaine, il était vigoureux… La fécondation eut lieu dès la première semaine suivant l’ovulation, délai satisfaisant pour tous.
Le premier trimestre avait été semblable à ceux qu’elle avait connus pour ses trois premiers petits, longue période nauséeuse et somnolente qui l’avait laissée exsangue et amaigrie, se pensant
dégoûtée à jamais de la grossesse. Au cours des deuxième et troisième trimestres, elle put enfin manger sans restriction ; elle faisait l’objet d’un contrôle scrupuleux mais discret de ses menus,
de ses lubies alimentaires et de son poids. On l'avait installée dans une chambre douillette, au rez-de-chaussée, ce qui facilitait ses allées et venues et constituait pour elle une liberté
précieuse manifestant la grande confiance et presque l'estime où la plaçait le couple. Elle percevait une rente confortable sur les intérêts de laquelle elle pourrait vivre sans souci jusqu’à sa
prochaine gestation. Les piques et jalousies occasionnelles des filles stériles que ses maîtres avaient mises à son service ne lui pesaient pas, elle en avait pris son parti. La fertilité qu’elle
avait reçue comme un don lui était chaque jour sujet d’émerveillement et lui permettait d’affronter, souriante et bienheureuse, les vicissitudes de ce mode de subsistance auquel, quoi qu’elle
fasse, elle ne pourrait se soustraire : la perspective de ne pouvoir être épouse et mère à son tour qu’après de nombreuses grossesses encore et à un âge avancé auquel son corps ferait moins bien
le tri entre embryons normaux et anormaux, puis viables et non viables, le délabrement du corps accéléré par les gestations rapprochées et les longues périodes d’allaitement, la beauté qui se
fâne alors que grandissent les enfants, et l'intolérable nécessité de se séparer, toujours …
Délestée de tout souci matériel pendant ces six mois, choyée, soignée, respectée et chérie par les futurs parents comme une extension du corps de sa maîtresse, elle avait reporté toute son attention de plus en plus inquiète sur les sensations inhabituelles dans son ventre. Cet enfant-là n’était pas, ne serait pas, comme les autres. Elle s’était tue cependant, par intérêt, par superstition, réservant ses mots doux pleurés et ses caresses en quête de mouvement pour les moments de solitude rare que lui laissait le couple. Mais, tout à l’heure, alors que son corps s’ouvrait, corolle fragile ébranlée de secousses, elle ne put retenir plus longtemps ses angoisses.
Elle lâche la main de Marie qu'on lui arrache et la regarde s’éloigner, écartelée sur son brancard, silencieuse
malgré la douleur, convulsée de sanglots. "Pardon" ? Pourquoi demander pardon ? Elle n’a pas failli ! Elle s’assied tout au bord de sa chaise, froissant son mouchoir entre ses mains. Son époux se
tient debout à ses côtés, en retrait, il pose une main qu’il aimerait mâle et forte sur son épaule ; trop serrée ; il tremble.
Loin, au loin là-bas, tout proche et hors de portée, leur destin à tous quatre, scellé huit mois et demi plus tôt, se dénoue enfin. La salle d’accouchement, isolée, molletonnée, ne permet pas aux
grognements, borborygmes, hululements retenus entre les dents, plaintes étouffées, cris aussi, parfois, de leur parvenir. Pourtant, ils ne sont qu’oreilles et empathie, tout entiers tendus vers
celle qui leur donnera bientôt son petit, leur bébé.
Les heures, longues, lourdes, peinent cependant à peser sur l’éphéméride des chiffres de l'horloge en plastique qui, chlop! après chlop! au-dessus du lit face à eux, égrène les minutes et s'essaye sans succès à imprimer un rythme à leur attente. Lui, marche de long en long, de large en large, sort fumer, interminablement, puis reparaît après s’être volontairement perdu dans les couloirs, le menton grisâtre comme passé au bouchon qu'il gratte mécaniquement, nervosité, transpiration dans les jeunes pousses de poil dru. Elle, tendon prêt à claquer sous l’effort, se réfugie dans l’immobilité, c'est mieux ainsi, plus simple de se croire hors de portée. Ses yeux voilés contemplent vingt ans en arrière le cabinet médical où le docteur, trop adorable, trop souriant, lui délivra l’incontournable diagnostic de sa stérilité. L’espèce humaine était en voie d’extinction, un virus avait gagné la planète entière, miracle des voies de communication internationales, et après des mutations délétères, s'était rendu capable de détruire dans le ventre des mères les utérus des petites filles et, beaucoup plus rarement, les testicules des petits garçons. Si son but avait été d’éradiquer la race humaine, il ne lui était point nécessaire de toucher les deux sexes... De rares individus, comme il en est toujours, s’étaient montrés résistants à ses effets, dotés de mécanismes immunitaires hors normes qui quoique le plus étudies au monde demeuraient encore incompris. Trop rares sans doute pour garantir la pérennité de l’espèce mais enfin, depuis un siècle, on se battait. Comme toutes les petites filles depuis lors, elle s’était rêvée enceinte jusqu’au jour de sa première échographie, pour l’entrée à l’école. L’opérateur, blasé, n’avait pas pris de pincettes pour commenter les nuages de points mouvants sur l’écran, où se révélaient des ovaires inutiles et le vide, là ! là où dans ses livres on voyait un bébé trop serré dans le ventre de sa maman, tête en bas. Le médecin, le soir même, n’avait pu que confirmer. Sa douceur infinie, les explications scientifiques puis la première ébauche d’éducation gestationnelle… un protocole … la petite fille n’en oublierait pas le moindre détail.
Ses yeux perdus dans le vague s’assèchent, ses pupilles se contractent ajustant sa vue à la pièce qui l’entoure, présente au monde à nouveau, attentive à cet instant qu’elle espère depuis qu’elle a relevé la tête et fait son deuil. Elle le pressentait long mais du moins irrigué d’excitation, d’impatience et de bonheur, il se révèle contre toute attente d’une intensité dramatique très légèrement au-dessus de ses forces. Combien de temps a duré sa rêverie ?
De l’autre côté de la porte qu’ils guettent, l’accouchement a commencé. La tête s’engage, nez en l’air, l’obstétricien le repousse et le retourne, Marie se sent vache laitière et hurle, douleur et protestation, la progression reprend très vite, déchirement, arrachement, viol à l’envers, la tête est passée, enfin, et tout le corps suit. Ils font tous cercle autour d’elle, et dans un parfait ensemble les têtes esquissent un mouvement de recul. Plus un mot, des chuchotements, l’enfant qui est enlevé très vite au lieu d’être posé sur son ventre, l’aréopage des spécialistes qui se disperse en hochant la tête, front soucieux, abattu. Que s’est-il passé, elle l’entend pleurer, il est bien vivant mais que s’est-il passé, mon Dieu, rendez-le moi, que lui faites-vous, vous devez me le dire si vous l’opérez, s’il est anormal, vous êtes obligé. On la sédate, et tandis que la délivrance achève ce cycle et qu’elle lutte pour se maintenir éveillée, l’obstétricien lui explique avec des mots simples et crus qui la percutent un par un. L’enfant n’a pas de bras. Il n’a pas de jambes. On est en train de le passer à l’échographie pour dépister des malformations internes, mais ses organes semblent parfaitement constitués y compris l’appareil reproducteur qui est bien reconnaissable, mâle. Elle savait. Elle ne pouvait rien faire de plus que chanter pour lui et caresser sa tête. Elle ne pouvait rien faire.
On lui apporta finalement l’enfant exaspéré qui hurlait à pleins poumons sa faim. Emmailloté il eût presque pu
paraître normal, simplement plus léger. Il était brun, très chevelu, beau à sa manière de boxeur éreinté yeux flapis paupières ridulées de crispation, et cependant point trop rouge et fripé comme
on voit souvent les tout petits enfants. Ses yeux seraient noirs. L’ayant contemplé enfin à satiété, elle ouvrit son corsage, et l’installa, tout raidi encore et hurlant, au creux de son bras
gauche, positionna fermement sa tête contre le sein qu’il respira une seconde avant d’ouvrir enfin tout grand la bouche et d’engloutir le mamelon dans un grognement agacé qui se mua en
déglutitions puissantes, régulières, apaisées. Il tétait parfaitement, nez écrasé sur la mamelle, langue à demi sortie, aspirant du palais et de toute la bouche sans utiliser ses lèvres. « Là,
là, un sein ne te suffit pas, mais la nature est bien faite petit monstre, il y en a deux ! »
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